« C'est une grande chose d'avoir, au sein même de l'Église catholique, la foi dans son intégrité »
-Saint Augustin

« L'ignorance est notre pire ennemi. »
-Saint Pie X

« La vérité vous rendra libre »
-Jean 8, 32

dimanche 24 mai 2015

Saint Bernard - Sermon pour le jour de la Pentecôte




PREMIER SERMON POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE.

Comment le Saint-Esprit opère trois choses en nous.

1. Mes biens chers frères, nous faisons aujourd'hui la fête du Saint-Esprit, elle mérite d'être célébrée avec toute sorte de sentiments de joie et de dévotion, car il n'est rien de plus doux en Dieu que son Saint-Esprit ; il est la bonté même de Dieu, il n'est autre que Dieu même. Si donc nous faisons la fête des saints, à combien plus forte raison devons-nous célébrer la fête de celui par qui tous les saints sont devenus saints? Si nous vénérons ceux qui ont été sanctifiés, à combien plus juste titre devons-nous honorer celui qui les a sanctifiés? Nous faisons donc aujourd'hui la fête de l'Esprit-Saint qui a apparu sous une forme visible, tout invisible qu'il soit, et aujourd'hui ce même Esprit-Saint nous révèle quelque chose de sa personne, comme le Père et le Fils s'étaient précédemment révélés à nous; car c'est dans la parfaite connaissance de la Trinité que se trouve la vie éternelle. Quant à présent nous ne la connaissons qu'en partie, et pour le reste qui nous échappe, que nous ne pouvons comprendre, nous le tenons par la foi. Pour ce qui est du Père, je le connais comme créateur de toutes choses, en entendant les créatures s'écrier toutes d'une voix : « C'est lui qui nous a faites, nous ne nous sommes point faites nous-mêmes (Psal. XCIX, 3), » et saint Paul, apôtre, dire : «Ce qu'il y a d'invisible en Dieu est devenu visible depuis la création du monde, par la connaissance que les créatures en donnent (Rom., I, 20). » Quant à son éternité et à son immutabilité, cela me dépasse trop pour que je puisse y rien comprendre, car il habite dans une lumière inaccessible. Pour ce qui est du Fils, j'en sais, par sa grâce, de grandes choses, je sais qu'il s'est incarné. Quant à sa génération éternelle, qui pourra la raconter (Isa. LIII, 8)? Qui peut comprendre que le Fils est égal au Père? En ce qui regarde le Saint-Esprit, si je ne connais point sa procession du Père et du Fils, car cette connaissance admirable est si loin de mon esprit, et si élevée que je ne pourrai jamais y atteindre (Psal. CXXXVIII, 8), du moins je sais quelque chose de lui, c'est l'inspiration. Il y a deux choses dans sa procession, c'est le lieu d'où il procède et celui où il procède. La procession du Père et du Fils se trouve, pour moi, enveloppée d'épaisses ténèbres, mais sa procession vers les hommes commence à devenir accessible à ma connaissance aujourd'hui, et elle est claire maintenant pour les fidèles.

2. Dans le principe, l'Esprit-Saint invisible manifestait sa venue par des signes visibles, il fallait qu'il en fût ainsi; mais aujourd'hui, plus les signes sont spirituels, plus ils conviennent à leur nature, plus ils semblent dignes de lui. Il vint donc alors sur les apôtres sous la forme de langues de feu, afin qu'ils parlassent dans la langue de tous les peuples des paroles de feu, et qu'ils annonçassent avec une langue de feu une loi de feu. Que personne ne se plaigne que l'Esprit ne se manifeste plus à nous ainsi maintenant, « car le Saint-Esprit se manifeste à chacun selon qu'il est besoin (I Cor. XII, 7). » Après tout, s'il faut le dire, c'est plutôt à nous qu'aux apôtres que s'est faite cette manifestation du Saint-Esprit : en effet, à quoi devaient leur servir ces langues des nations, sinon à convertir les nations? Le Saint-Esprit s'est manifesté à eux d'une autre manière qui leur était plus personnelle, et c'est de cette manière là qu'il se manifeste encore en nous à présent. En effet, il devint clair pour tous qu'ils avaient été revêtus de la vertu d'en haut, quand on les vit passer d'une si grande pusillanimité à une telle constance. Ils ne cherchent plus à fuir, ils ne songent plus à se cacher, dans la crainte des Juifs, bien loin de là, ils prêchent en public avec une constance plus grande que la crainte qui les poussait naguère à se cacher. On ne peut douter que le changement opéré en eux ne soit l'œuvre du Très-Haut, quand on se rappelle les craintes du prince des apôtres à la voix d'une servante, et qu'on voit aujourd'hui sa force sous les coups dont les princes des prêtres le font charger. « Les apôtres sortirent du conseil; dit l'Écriture, tout remplis de joie de ce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus (Act. V, 41), » qu'ils avaient abandonné quand on le conduisait lui-même, devant le conseil, et laissé seul par leur fuite. Peut-on douter après cela, qu'ils aient été visités par l'Esprit de force qui seul a pu faire éclater une puissance invisible dans leur âme ? C'est de la même manière aussi que les choses que l'Esprit-Saint opère en nous rendent témoignage de sa présence en nous.

3. Comme il nous a été ordonné de nous détourner du mal et de faire du bien (I Petr. III, 11, et Psal. XXXIII, 145), voyez comment le Saint-Esprit vient au secours de notre faiblesse pour nous faire accomplir ces deux commandements, car si les grâces sont différentes, l'Esprit qui les donne est le même. Ainsi, pour nous détourner du mal, il opère trois choses en nous, la componction, la supplication et la rémission. En effet, le commencement de notre retour à Dieu est dans le repentir qui n'est certainement point le fruit de notre esprit, mais de l'Esprit-Saint : c'est une vérité que la raison nous enseigne et que l'autorité confirme. En effet, quel homme, s'il s'approche du feu, transi de froid, hésitera à croire, quand il se sera réchauffé, que c'est du feu que lui vient la chaleur qu'il n'aurait pu se procurer ailleurs? Ainsi en est-il de celui .qui, transi de froid par le péché, s'il vient se réchauffer aux ardeurs du repentir, il ne peut douter qu'il a reçu un autre esprit que le sien, qui le gourmande et le juge? C'est d'ailleurs ce que nous apprend l'Évangile; car, en parlant du Saint-Esprit que les fidèles doivent recevoir, le Sauveur dit : « Il convaincra le monde de péché (Joan. XVI, 8). »

4. Mais à quoi bon le repentir de sa faute, si on ne prie point pour en obtenir le pardon? Or, il faut encore que ceci soit opéré par le Saint-Esprit, pour qu'il remplisse notre âme d'une douce confiance qui la porte à prier avec joie et sans hésiter. Voulez-vous que je vous montre que c'est là encore l'œuvre du Saint-Esprit? D'abord, tant qu'il sera éloigné de vous, soyez sûr que vous ne trouverez rien qui ressemble à la prière au fond de votre cœur. D'ailleurs, n'est-ce pas en lui que nous nous écrions : Mon Père, mon Père (Rom. VIII, 16) ? N'est-ce pas lui encore qui prie pour nous avec des gémissements inénarrables (Ibidem, 26), et cela dans le fond même de notre cœur? Que ne fait-il point dans le cœur du Père? Mais, de même qu'au dedans de nous, il intercède pour nous, ainsi, dans le Père, il nous pardonne nos fautes de concert avec le Père; dans nos cœurs, il remplit auprès du Père le rôle de notre avocat, et dans le cœur du Père il se conduit divers nous comme notre Seigneur. Ainsi c'est lui qui nous donne la grâce de prier, et c'est lui qui nous accorde ce que 'nous demandons dans la prière, et, en même temps qu'il nous élève vers Dieu, par une pieuse confiance en lui, il incline bien plus encore le cœur de Dieu vers nous, par un effet de sa bonté et de sa miséricorde. Aussi, pour que vous ne doutiez point que c'est le Saint-Esprit qui opère la rémission des péchés, écoutez ce qui fut dit un jour aux apôtres : «Recevez le Saint-Esprit, les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez (Joan. XX, 22 et 23). » Voilà donc ce que fait le Saint-Esprit pour nous éloigner du péché.

5. Quant au bien, qu'est-ce que le Saint-Esprit opère en nous pour nous le faire faire ? Il nous avertit, il nous meut, il nous instruit. Il avertit notre mémoire, il instruit notre raison, il meut notre volonté; car toute l'âme est dans ces trois facultés. Pour ce qui est de la mémoire le Saint-Esprit lui suggère le souvenir du bien dans ses saintes pensées, et c'est par là qu'il secoue notre lâcheté et réveille notre torpeur. Aussi, toutes les fois, ô mon frère, que vous sentirez naître dans votre cœur le souvenir du bien, rendez gloire à Dieu, et hommage au Saint-Esprit, c'est sa voix qui retentit à vos oreilles, car il n'y a que lui qui parle de justice, et, comme dit l'Evangile : « Il vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit (Joann. XIV, 26). » Mais remarquez ce qui précède : « Il vous enseignera toutes choses (Ibid.). » Or, je vous ai dit qu'il instruit la raison. Il y en a beaucoup qui sont pressés de bien faire, mais ils ne savent ce qu'ils doivent faire, il leur faut, pour cela, encore une grâce du Saint-Esprit. Il faut qu'après nous avoir suggéré la pensée du bien, il nous apprenne à en venir aux actes, et à ne pas laisser la grâce de Dieu stérile dans notre cœur. Mais quoi! n'est-il pas dit que « celui-là est plus coupable, qui sait ce qu'il faut faire et ne le fait point (Jacob. IV, 17) ? » Ce n'est donc point assez d'être averti et instruit du bien à faire, il faut encore que nous soyons mus, et portés à le faire par le Saint-Esprit qui aide notre faiblesse, et répand dans nos cœurs la charité qui n'est autre que la Bonne volonté.

6. Mais, lorsque le Saint-Esprit, survenant ainsi en vous, se sera mis en possession de votre âme tout entière, lui suggérera de bonnes pensées, l'instruira et l'excitera, en faisant entendre constamment sa voix dans nos âmes, et que nous entendrons ce que le Seigneur Dieu dira au dedans de nous en éclairant notre raison et enflammant notre volonté. Ne vous semble-t-il pas alors qu'il aura rempli, de langues de feu, la maison entière de notre âme? Car, comme je vous l'ai déjà dit, l'âme est toute dans ces trois facultés. Que ces langues de feu nous semblent distinctes les unes des autres, c'est un signe de la multiplicité des pensées de notre esprit, mais dans leur multiplicité même, la lumière de la vérité, et la chaleur de la charité, en fera comme un seul et même foyer. D'ailleurs, on peut dire que la maison de notre âme ne sera complètement remplie qu'à la fin, lorsqu'il sera versé dans notre sein une bonne mesure, une mesure foulée, pressée, enfaîtée par dessus les bords. Mais quand en sera-t-il ainsi? Seulement, lorsque les jours de la Pentecôte seront accomplis. Heureux ceux qui sont déjà entrés dans la quadragésime du repos, et qui ont commencé l'année jubilaire, je veux parler de ceux de nos frères à qui le Saint-Esprit a donné l'ordre de se reposer de leurs travaux, car c'est encore une de ses opérations. En effet, il y a deux époques que nous célébrons particulièrement, l'une est la Quadragésime, et l'autre la Quinquagésime; l'une précède la Passion et l'autre suit la Résurrection; la première est consacrée à la componction du coeur et aux larmes de la pénitence; la seconde à la dévotion de l'esprit, et au chant solennel de l'Alléluia. La sainte quarantaine est la figure de la vie présente, et les cinquante jours qui la suivent sont l'image du repos des saints qui succède à leur mort. Lorsque les jours de cette cinquantaine seront terminés, c'est-à-dire au jugement dernier, et à la résurrection, le jour de la Pentecôte sera venu, et la maison sera toute remplie de la plénitude du Saint-Esprit. Car, la terre entière sera pleine de sa majesté lorsque, non-seulement notre âme, mais aussi notre corps devenu spirituel ressuscitera, si toutefois, selon l'avis que l'Apôtre nous donne, nous avons eu soin de le semer enterre, lorsqu'il était encore tout animal (I Cor. XV, 44).

DEUXIÈME SERMON POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE.

Des opérations de la Trinité en nous et de trois sortes de grâces du Saint-Esprit.

1. C'est aujourd'hui, mes frères bien-aimés, que les cieux se sont fondus en eau à la face du Dieu d'Israël, et qu'une pluie volontaire est tombée sur l'héritage du Christ (Psal. LXVII, 10) ; car c'est aujourd'hui que l'Esprit-Saint qui procède du Père, est descendu sur les apôtres dans la plénitude de sa majesté, et leur a fait part des dons de sa grâce. Après les magnificences de la résurrection, après les splendeurs de l'ascension, après la gloire décernée à Jésus dans le séjour des cieux, il ne nous restait plus qu'à voir enfin la joie des justes, depuis si longtemps attendue, et les hommes du ciel remplis des dons des cieux. N'est-ce pas ce qu'avait prédit Isaïe longtemps d'avance, en termes d'un grand poids, et dans un ordre parfait, lorsqu'il disait : « Un jour viendra où le germe du Seigneur sera dans la magnificence et dans la gloire; où les fruits de la terre seront abondants, et ceux qui auront été sauvés en Israël seront dans la joie (Isa. IV, 2) ? » Ce germe du Seigneur n'est autre que Jésus-Christ, qui seul a été conçu tout à fait sans péché, car s'il est venu dans une chair semblable à celle du péché, cependant elle n'était point une chair de péché, et pour avoir été fils d'Adam selon la chair, il ne fut point son fils selon les privations; il ne fut pas un enfant de colère par la nature comme le reste des hommes qui sont tous conçus dans l'iniquité. Or, ce germe de la tige de Jessé qui se développe dans le sein fécond d'une vierge, fut dans toute sa magnificence le jour où il ressuscita d'entre les morts; car, c'est alors, Seigneur mon Dieu, que vous avez fait paraître votre grandeur d'une manière éclatante, que vous vous êtes environné de gloire et de majesté, et revêtu de lumière et d'éclat comme d'un manteau (Psal. CIII, 1 et 2). Mais ensuite, quelle ne fut point la gloire de votre ascension, lorsque vous retournâtes à votre Père, au milieu du cortège des anges et des âmes saintes, ce jour où, la palme du triomphe à la main, vous êtes entré dans les cieux, et où vous avez enfermé l'humanité que vous avez prise, dans l'identité même de la divinité ? Quel homme pourrait, je ne dis point expliquer par des paroles, mais seulement concevoir dans sa pensée, l'élévation de ce fruit mûri sur la terre, quand il alla se placer à la droite du Père, sur ce trône où il éblouit les yeux des natures célestes, lui que les anges n'osent contempler, et qu'ils craignent de toucher même du regard? O Seigneur Jésus, que ceux qui ont été sauvés en Israël, que vos apôtres dont vous avez fait choix avant la création du monde, soient inondés d'allégresse. Que votre esprit qui est bon, qui lave nos souillures et sème les vertus, vienne enfin dans un esprit de jugement et de ferveur.

2. Allons, mes frères, repassons dans notre esprit les opérations de la Trinité en nous et sur nous, depuis le commencement jusqu'à la fin du monde, et voyons avec quelle sollicitude, cette majesté divine, sur qui repose l'administration et le gouvernement des siècles, a pris soin de ne point nous perdre pour l'éternité. Elle avait tout créé dans la puissance, elle gouvernait tout dans la sagesse, et multipliait les preuves de l'une et de l'autre, c'est-à-dire de la puissance et de la sagesse, dans la création et dans la conservation de la machine ronde; quant à la bonté, cette bonté excessive qui était aussi en Dieu, elle y demeurait cachée dans le cœur du Père, mais elle devait, un jour, se répandre comme un trésor depuis longtemps grossi, sur la race des enfants d'Adam. Mais en attendant le jour propice pour cela, le Seigneur disait : « Je nourris des pensées de paix (Isa. XXIX, 11), » et songeait à nous envoyer celui qui est notre paix, celui qui a réuni en un, ce qui était divisé en deux, il méditait, dis-je, de donner enfin la paix par dessus la paix, la paix à ceux qui étaient loin de lui, et la paix à ceux qui en étaient proches. Le Verbe de Dieu était établi au plus haut des cieux, mais sa propre bonté l'engagea à descendre vers nous, sa miséricorde l'arracha de son trône, la vérité, comme il avait promis de venir, le contraignit à le faire, la pureté d'un sein virginal, le reçut sans détriment pour la virginité de sa mère, et sa puissance l'en fit sortir de même; l'obéissance fut son guide en toute occasion, et la patience, son armure ; sa charité le fit reconnaître à son langage et à ses miracles.

3. A présent, je trouve dans la pensée de mes maux et dans le souvenir des larmes de mon Dieu, une ample matière à réflexion sur les voies que je suis, et un motif de tourner mes pas vers ses commandements. En effet, ces liens sont ineffables, parce que, pour tout dire en un mot, le Dieu sage n'a rien trouvé de meilleur pour nous racheter dans toute sa sagesse. Mais nous étions environnés de maux sans nombre; car, comme dit le Juste : « Mes péchés ont dépassé le nombre des grains de sable de la mer, et vous, Seigneur, vous me pardonnerez ces péchés pour la gloire de votre nom, parce qu'ils sont nombreux (Psal. XXIV, 12). » Si le diable envoya un serpent, aux replis tortueux, verser, par le conduit de l'oreille, dans l'âme de la femme, un venin qui devait se répandre ensuite dans toute sa race, Dieu, de son côté, envoya aussi un ange, Gabriel, pour faire entrer également par le conduit de l'oreille, dans le sein d'une vierge, le Verbe du Père, et faire pénétrer l'antidote par la même voie que le poison avait suivie. Ah! nous avons vu sa gloire, et c'était bien la gloire qui convenait au Fils unique du Père, et ce que le Christ nous a apporté du cœur de son Père n'avait rien que de paternel; en sorte que le genre humain pouvait, dans sa crainte, soupçonner dans le Fils de Dieu rien qui ne fût doux et digne du cœur d'un Père. Nous n'étions qu'une plaie depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, nous étions hors de la bonne voie dès le ventre de nos mères, nous étions damnés dam leur sein avant même d'y être nés, car nous sommes conçus du péché et conçus dans le péché.

4. Jésus-Christ est donc venu apporter un premier remède là même où nous sommes atteints par la première blessure; il descend substantiellement dans le sein d'une Vierge, et y est conçu par l'opération du Saint-Esprit, pour purifier ainsi notre propre conception, que l'esprit du mal avait infestée sinon faite; ne voulant pas que sa vie terrestre fût stérile, il purifie, pendant les neuf mois passés dans le sein de sa mère, notre antique blessure, en scrutant à fond, comme on dit, ce pays de purulence, afin d'y faire revenir une santé perpétuelle. Voilà comment il apparaît alors notre salut au milieu de la terre, c'est-à-dire dans le sein même de la Vierge Marie, qui est appelée le milieu de la ferre avec une admirable propriété de termes. En effet, Marie est comme le juste milieu, comme l'arche de Dieu, comme la cause de toutes choses, et l'affaire de tous les siècles, où se fixent les regards de ceux qui habitent dans le ciel, et de ceux qui sont dans les enfers, de ceux qui nous ont précédés, de nous qui venons après eux, et de ceux qui viendront après nous, des enfants de nos enfants, et des enfants qui descendront de nos petits-enfants. Ceux qui sont dans le ciel la contemplent pour être réparés, et ceux qui habitent dans les enfers fixent les yeux sur elle pour en être tirés ; ceux qui font précédée la considèrent pour être trouvés des prophètes fidèles; et ceux qui la suivent, pour être glorifiés. Voilà pourquoi toutes les nations vous proclament bienheureuse, ô Mère de Dieu, Maîtresse du inonde, Reine du ciel (Luc. I, 48); oui, dis-je, toutes les nations, car il y a des générations dans le ciel comme il en est sur la terre, selon ces paroles de l'Apôtre : a Le père des esprits, de qui découle touffe paternité dans le ciel et sur la terre (Eph. III, 15). » Ainsi désormais toutes les générations, ô Vierge, vous proclameront bienheureuse, parce que vous avez enfanté pour elles toutes, la vie et la gloire. N'est-ce point en vous que les anges trouvent à jamais la joie, les justes, la grâce, et les pécheurs, le pardon? C'est donc avec raison que toute créature a les yeux fixés sur vous, puisque ce n'est que par vous, en vous et, de vous que la main du Tout-Puissant a récréé ce qu'il avait créé une première fois.

5. Mais vous, Seigneur Jésus, me ferez-vous la grâce de me donner votre vie de même que vous m'avez donné votre conception? Car ce n'est pas assez que ma conception soit impulse, ma mort est perverse et ma vie pleine de péril; mais ma mort est suivie, d'une seconde mort plus grave que la première. Je te donnerai, me répond-il, non-seulement ma conception, mais ma vie aussi; et cela à tous les degrés des âges que tu pourras parcourir; je te donnerai donc, ô homme, mon bas-âge, mon enfance, mon adolescence, ma jeunesse, je te donnerai tout, je te donnerai même ma mort, ma résurrection, et mon ascension, je t'enverrai ensuite le Saint-Esprit, et cela je le feras afin due ma conception purifie la tienne, que ma, vie façonne ta vie, ove ma mort détruise ta mort, que ma résurrection prélude à la tienne, que mon ascension prépare ton ascension et que ton esprit vienne en aide à ta faiblesse. Ainsi, tu verras sans obscurité la voie où tu dois, marcher, tu sauras avec quelle prudence on doit y marches, et' tu verras le séjour où tu dois tendre. Dans nia vie tu connaîtras ta voie, et, en me voyant frayer les sentiers de la pauvreté, et de l'obéissance, de l'humilité et de la patience, de la charité et de la miséricorde, sans jamais m'en écarter, tu pourras marcher sur mes pas, sans t’écarter ni à droite ni à gauche. Mais dans ma mort te donnerai ma justice, je briserai le joug de ta captivité, je débusquerai les ennemis qui assiègent tes voies et les occupent et les empêcherai de te nuire. Après cela je retournerai dans le séjour d'où je suis parti, et je rendrai la vue de ma personne à ces brebis qui étaient restées sur les montagnes et que j'avais quittées, non pas pour te ramener, toi, mais pour te rapporter sur mes épaules.

6. Mais, ô homme, pour que tu ne te plaignes point de mon absence et que ton cœur n'en soit point attristé, je t'enverrai l'Esprit paraclet, qui te donnera un gage de salut, la force de la vie, 1a lumière de la science: le gage du salut, c'est le témoignage que cet Esprit saint rendra à ton esprit que tu es fils de Dieu : ce sont les signes bien certains (a) de prédestination qu'il imprimera et montrera dans ton cœur. Il répandra la joie dans ton cœur et il arrosera, sinon constamment, du moins bien souvent, ton âme de la féconde rosée du Ciel. Il te donnera aussi la force de la vie en sorte que ce qui est impossible à la nature, par sa grâce, non-seulement te deviendra possible, mais même te sera facile, et te fera marcher avec bonheur comme au sein de la richesse et de l'abondance, au milieu des travaux et des veilles, dans la faim et la soif et dans toutes les observances religieuses, qui sembleraient un plat de mort si elles n'étaient édulcorées par cette douce farine. Il te donnera enfin la lumière de la science qui te fera dire, quand tu auras tout fait comme il faut que ce soit fait, que tu es un serviteur inutile : cette lumière de science qui t'empêchera de t'attribuer le bien que tu pourras trouver en toi, attendu que tout bien vient de lui, de lui, dis-je, sans qui non seulement, ô homme, tu es incapable de commencer le moindre bien, mais de commencer quelque bien que ce soit, bien loin de pouvoir le mener à bonne fin, Voilà donc, comment cet esprit t'instruira en ces trois choses, de toutes choses ; oui, de tout ce qui a rapport à ton salut, car c'est en ces trois choses que se trouve la perfection pleine et entière.

7. C'est précisément ce qui faisait dire à un prophète, sous l'inspiration du même esprit: « semez pour vous dans la justice, » voilà pour le gage du salut : « moissonnez l'espérance de la vie, » ces mots rappellent la force de la vie; et «Allumez-vous la lumière de la science » paroles qui n'ont besoin d'aucun commentaire; et si ce même esprit a apparu sur les apôtres en langue de feu, c'est pour rappeler qu'il éclaire en même temps qu'il échauffe; aussi ceux qu'il remplit de sa présence les remplit-il en même temps de ferveur, et leur fait-il connaître en vérité qu'il n'y a que la miséricorde toute seule qui les a prévenus et qui les conduit. Le serviteur de Dieu qui disait « la miséricorde de mon Dieu me préviendra (Psal. LVIII, 11), » ou bien, « votre miséricorde, Seigneur, est devant mes yeux (Psal. XXV, 3), » ou bien encore, « votre miséricorde me suivra tous les jours de ma vie (Psal. XXII, 6), » et ailleurs, « le Seigneur m'environne de la miséricorde (Psal. CII, 4), » et enfin, « mon Dieu et ma miséricorde (Psal. LVIII, 11), » était bien rempli des preuves de cette miséricorde. Avec quelle douceur, Seigneur Jésus, n'avez-vous point vécu parmi les hommes! avec quelle abondance et quelle largesse ne leur avez-vous point fait du bien! quelle force n'avez-vous point montrée au milieu des traitements indignes et cruels que vous avez essuyés pour les hommes! On peut bien dire qu'il eût été plus facile d'aspirer le miel de la pierre et l'huile des rochers les plus durs, tant vous fûtes vous-mêmes dur et insensible aux paroles, plus dur encore aux coups, extrêmement dur enfin au supplice de la croix, car, au milieu de toutes ces épreuves on vous vit muet comme l'agneau qui se tait, et n'ouvre même point la bouche entre les mains de celui qui lui ravit sa toison. Vous voyez avec quelle vérité s'exprimait celui qui disait : « le Seigneur prend soin de moi (Psal. XXXIX, 23). » Dieu le Père pour racheter un esclave n'épargne pas même son Fils, et le Fils va de lui-même au devant des épreuves; le Père et ce Fils envoient ensuite le Saint-Esprit, et le Saint-Esprit enfin prie pour nous avec des gémissements inénarrables.

8. O enfants d'Adam, ô hommes de pierre et de bronze, que tant de bonté, une telle flamme, un amour si brûlant, un cœur si ardent qui a échangé de si riches vêtements contre des hardes si viles, ne peuvent attendrir! cet amant de nos âmes ne nous a point rachetés au prix de choses corruptibles, à prix d'or ou d'argent, mais au prix de son précieux sang dont il a versé la dernière goutte pour nous, car Veau et le sang ont coulé à flots des cinq plaies du corps de Jésus. Qu'aurait-il dû faire de plus qu'il n'ait pas fait? il a rendu la vue aux aveugles, il a ramené dans la droite voie ceux qui s'étaient égarés; il a réconcilié les pécheurs avec Dieu, il a justifié les impies, il a passé trente-trois ans sur la terre, il vécut au milieu des hommes et mourut pour les hommes, lui qui n'eut qu'un mot à dire, et toutes les vertus angéliques, les séraphins et les chérubins, ont été créés, lui enfin qui peut tout ce qu'il veut. Que te demande donc, ô homme, celui qui t'a recherché avec une pareille sollicitude? rien autre chose que de te voir pressé du désir de monter avec ton Dieu. Or ce désir, il n'y a que le Saint-Esprit qui le fasse naître, lui qui scrute le fond de nos cœurs, qui discerne les parties de notre âme et les intentions de notre esprit, lui qui ne souffre point la présence du plus petit brin de paille dans la demeure de notre cœur, lorsqu'il s'y est établi, sans le consumer aussitôt aux ardeurs de son seul regard, cet esprit, dis-je, plein de douceur et de suavité, qui plie notre volonté, ou plutôt la redresse et la conforme à la sienne, afin que nous puissions comprendre exactement quelle elle est, l'aimer avec ferveur, et l'accomplir avec efficacité.  

(a) Saint Bernard appelle ces signes, « des signes bien certains, » dans le même sens qu'il disait dans son second sermon pour l'octave de Pâques, n. 3. « Si toute certitude sur ce point nous est absolument refusée. « On peut se reporter encore su premier sermon, pour la septuagésime, n. 1, où Saint Bernard s’exprime ainsi : « Il est certain que nous ne sommes point assurés de notre salut; mais l'espérance qui s'appuie sur la foi nous console et empêche une nous ne soyons torturés par l'inquiétude et le doute à ce sujet. Aussi nous a-t-il donné des signes si manifestes de salut, qu'il n'est pas permis de douter que ceux en qui ils se rencontrent ne soient du nombre des élus. Il a voulu, s'il leur refusait la certitude du salut, afin de les maintenir dans une sorte de sollicitude à ce sujet, leur donner au moins dans l'espérance, la grâce de la consolation. » On peut consulter encore là-dessus, si on veut, les notes de Horstius.

TROISIEME SERMON POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE.

De l’opération multiple du Saint-Esprit en nous.

1. L'Esprit-Saint, dont nous faisons aujourd'hui la fête, d'une manière toute particulière, plût au ciel que ce fût aussi avec une dévotion toute particulière, m'est témoin du bonheur avec lequel je vous ferais part de toutes les inspirations de la grâce d'en haut, si j'en recevais quelques unes, oui, il le sait, dis-je, cet Esprit qui vous a réunis, non-seulement dans une même cité, mais dans une même demeure, afin d'y descendre sur vous, et de se reposer sur vous, mes frères bien-aimés, qui avez le cœur humble, et écoutez ses paroles avec tremblement. C'est le même esprit qui a couvert la vierge Marie de son ombre, et fortifié les apôtres d'un côté, pour tempérer l'effet de l'arrivée de la divinité dans le sein de cette vierge, et de l'autre pour revêtir les apôtres de la vertu d'en haut, je veux dire de la plus ardente charité. C'est, en effet, la cuirasse dont se recouvrit le collège apostolique tout entier, comme un géant, qui se prépare à se venger des nations, et à châtier les peuples, à lier leurs rois en chargeant leurs pieds de chaînes, et les grands d'entre eux, en leur mettant les fers aux mains (Psal., CXLIX, 7 et 8), car ils étaient envoyés vers la maison du fort armé, pour le garrotter et s'emparer de tous ses meubles, il leur fallait donc une force plus grande que la sienne. Quelle mission n'aurait-ce point été pour leur faiblesse, de triompher de la mort, et de ne point laisser les portes de l'enfer prévaloir contre eux, s'ils n'avaient eu, vivante au fond de leur cœur, pour triompher par elle, une charité aussi forte que la mort même, un zèle aussi inflexible que l'enfer (Cant. VIII, 6) ? Or, c'est de ce zèle qu'ils faisaient preuve, quand on les prit pour des hommes ivres (Act. II, 13). Ils l'étaient, en effet, mais non du vin que pensaient ceux qui ne croyaient pas à leur parole. Oui, dis-je, ils étaient ivres, mais d'un vin nouveau, dont de vieilles outres étaient indignes, et que, d'ailleurs, elles n'auraient pu contenir. Ce vin, c'était celui que la vraie vigne avait laissé couler du haut du ciel, un vin capable de réjouir le mur de l'homme, non point de troubler son esprit; un vin qui fait germer les vierges, et ne force point les sages à apostasier la sagesse. C'était un vin nouveau pour les habitants de la terre, car, pour ceux du ciel, il se trouvait jadis en extrême abondance, non dans des outres de peaux, ou dans des vases de terre, mais dans des celliers à vin, dans des outres spirituelles. Il coulait à flot, dans les rues et les places de la sainte cité, où il répandait la joie du cœur, non la luxure de la chair, car les habitants de la terre et les enfants des hommes n'avaient point de vin de cette nature.

2. Ainsi, il avait au ciel un vin particulier que la terre ignorait mais la terre avait aussi un produit qui lui était propre, c'est la chair du Christ, dont elle était fière, et dont les cieux ambitionnaient la vue. Qui donc empêche qu'il ne se fasse un fidèle commerce entre le ciel et la terre, entre les auges et les apôtres, un échange de la chair du Christ entre les uns et les autres, en sorte que la terre possède l'Esprit-Saint, et le ciel, la chair du Christ , et que l'un et l'autre soient à jamais possédés en commun par la terre et par les cieux en même temps ?  Jésus avait dit : « Si je ne m'en vais, le Paraclet ne viendra point à vous (Joann. XVI, 7.) » C'était dire : Si vous ne cédez l'objet de votre amour, vous n'aurez point celui de vos désirs; il vous est donc avantageux que je m'en aille et que je vous transporte de la terre au ciel, de la chair à l'esprit, car le Père est esprit, le Fils est esprit, et l'Esprit-Saint est esprit aussi. Enfin le Christ est un esprit devant .ans yeux. Or, le Père étant esprit cherche des adorateurs qui l'adorent en esprit et en vérité. Quant au Saint-Esprit, il semble avoir reçu le nom d'esprit par excellence, parce qu'il procède du. Père et du fils, et se trouve être le lien le plus ferme et le plus indissoluble de la Trinité, et celui de saint également en propre, parce qu'il est un don du Père et du Fils et qu'il sanctifie toute créature. Mais le Père n'en est pas moins aussi esprit et saint ; de même que le Fils est également saint et esprit, le Fils, dis-je, « de qui, en qui et par qui toutes choses sont (Rom. XI, 36), » selon le mot de l'Apôtre.

3. Il y a trois choses dans l'œuvre de ce monde qui doivent attirer nos pensées : qu'est-ce que le monde, comment existe-t-il, et pourquoi a-t-il été fait? Dans la création des êtres éclate, d'une manière admirable, la puissance qui a créé tant et de si grandes choses, en si grand nombre et avec tant de magnificence. Dans la manière dont elles ont été faites, se montre une sagesse unique qui a placé les uns en haut, les autres en bas et d'autres encore au milieu. Si nous réfléchissons sur la fin pour lesquelles toutes ces choses ont été faites, nous trouvons, en elles toutes, la preuve d'une si utile bonté et d'une si bonne utilité, qu'il y a en elles de quoi accabler sous la multitude et la grandeur des bienfaits dont elles sont pleines pour nous, les plus ingrats des hommes. Dieu a donc montré sa puissance infinie, en faisant tout de rien, d'une sagesse égale, en ne faisant rien que de beau, et d'une bonté pareille à sa sagesse et à sa puissance, en ne créant rien que d'utile. Mais nous savons qu'il y eut, dès le commencement, et nous voyons tous les jours qu'il y en a beaucoup parmi les enfants des hommes, que les biens de l'ordre mystérieux et sensible de la nature tiennent courbés sous les jouissances sensuelles, bien des hommes, dis-je, qui se sont donnés tout entiers aux choses créées sans se demander jamais ni comment, ni pourquoi elles ont été créées. Comment les appellerons-nous, sinon hommes charnels ? Il y en a bien quelques-uns, je pense, et l'histoire nous apprend qu'il en a existé plusieurs dans ces dispositions-là, dont le goût unique et la suprême occupation sont de rechercher ce que Dieu a fait, et comment il l'a fait, d'une manière si exclusive, que non-seulement, pour la plupart, ils ont négligé de s'enquérir de l'utilité des choses, mais sont allés même jusqu'à les mépriser avec magnanimité, et à se contenter d'une nourriture à peine suffisante et vile. Ces gens-là se sont donné à eux-mêmes le titre de philosophes ; quant à moi, pour les appeler par leur véritable nom, je dirai que ce sont des hommes curieux et vains.

4. A ces deux espèces d'hommes en ont succédé de beaucoup plus sages qui, comptant pour peu de chose de savoir ce que Dieu a fait et comment il l'a fait, ont appliqué toute la sagacité de leur esprit à découvrir pour quelle fin il l'a fait, aussi ne leur a-t-il point échappé que tout ce que Dieu a fait, il l'a fait pour lui et pour les siens; non pas toutefois de la même manière pour lui que pour les siens. Quand nous disons qu'il a fait tout pour lui (Prov.), notre pensée se reporte à celui qui est l'origine et la source même des choses; et quand nous disons il a fart « tout pour les siens, » nous avons en vue les conséquences de ce qu il a fait. Il a donc fait toute chose pour lui, par nue bonté gratuite, et il a fait toutes choses pour ses élus, c'est-à-dire en vue de leur utilité, en sorte que dans le premier cas, nous avons la cause efficiente des êtres, et dans le second nous en trouvons la cause finale. Les Hommes spirituels sont donc ceux qui usent de ce monde comme s'ils n'en usaient pas, et qui cherchent Dieu dans la simplicité de leur âme, sans se mettre beaucoup en peine de savoir de quelle manière tourne la machine du monde. Ainsi les premiers sont pleins de volupté, les seconds de vanité et les troisièmes de vérité.

5. Je suis heureux, mes frères, que vous apparteniez à l'école de ces derniers, c'est-à-dire à l'école du Saint-Esprit, où vous apprendrez la bonté, la discipline et la science et où vous pourriez vous écrier : J'ai eu plus d'intelligence que tous ceux qui m'instruisaient (Psal. CXVIII, 99). Pourquoi cela? Est-ce parce que je me suis paré de vêtements de pourpre et de lin, parce que je me suis assis à des tables mieux servies que le reste des hommes? Est-ce parce que j'ai compris quelque chose aux arguties de Platon, aux artifices d'Aristote, ou parce que je me suis donné bien du mal pour les comprendre? Non, non, mais parce que « j'ai recherché vos commandements, ô mon Dieu (Ibid. 100). » Heureux celui qui repose sur ce lit nuptial du Saint-Esprit, pour comprendre ces trois sortes d'esprits dont le même serviteur de Dieu, dans son intelligence qui dépassait celle des vieillards, disait dans ses chants : « Seigneur ne me rejetez point de devant votre face, et ne retirez pas votre Saint-Esprit de moi : créez en moi, ô mon Dieu, un cœur pur, et rétablissez de nouveau un esprit droit au fond de mes entrailles ; rendez-moi la joie de votre salutaire assistance et affermissez-moi par la grâce de votre esprit principal (Psal. L, 11, 12 et 13.) » Par les mots esprit saint, il faut comprendre le Saint-Esprit lui-même. Le Prophète demande donc de ne pas être rejeté de sa face comme un être immonde, parce que cet esprit a horreur de ce qui est souillé et ne saurait habiter dans un corps sujet au péché. Celui qui par sa nature repousse le péché, ne peut pas ne point haïr tout ce lui est péché, et certainement on ne rencontrera jamais ensemble tant de pureté et tant d'impureté- sous le même toit. Aussi après avoir reçu le Saint-Esprit, par la justification sans laquelle nul ne saurait voir Dieu, on peut oser se présenter devant sa face comme étant net et pur de toute souillure, attendu qu'on se retient de toute espèce de maux quand on soumet toutes ses actions sinon toutes ses pensées au frein.

6. Comme toute pensée mauvaise et immonde nous éloigne de Dieu, nous demandons donc à Dieu de créer un cœur pur en nous, ce qui ne peut manquer d'arriver dès qu'un esprit droit s'est renouvelé dans nos entrailles. Quant à ce qui est de cet esprit droit dont parle le Prophète, il me semble qu'on peut parfaitement l'entendre de la personne du Fils, car c'est lui qui nous a dépouillés du vieil homme et revêtus de l'homme nouveau, lui aussi qui nous a renouvelés dans le fond même de notre âme (Eph. IV, 13), et comme dans le plus intime de nos entrailles, pour que nous n'ayons que des pensées droites et que nous marchions dans la nouveauté de l'esprit, non dans la vieillesse de la lettre (Rom. VII, 6). Car il nous a apporté du ciel la forme de la droiture qu'il a laissée sur la terre, mettant et mêlant ensemble la douceur à la droiture en toutes ses œuvres, ainsi que le même prophète l'avait prédit en disant : « Le Seigneur est plein de douceur et de droiture, et c'est pour cela qu'il donnera sa loi à ceux qui pèchent dans leur voie (Psal. XXIV, 8). » Ainsi donc lorsque notre corps est châtié par la sainteté des œuvres, et notre cœur purifié ou plutôt renouvelé par la rectitude des pensées, alors il nous rendra la joie du salut, en sorte que nous marchions à la lumière de sa face et que nous nous réjouissions tout le jour en son nom.

7. Alors que reste-t-il à faire, sinon à nous confirmer par l'esprit principal, c'est-à-dire par le Père? car c'est ce que nous devons entendre par ces mots, l'esprit principal. Non pas qu'il l'ait plus grand que le Fils et le Saint-Esprit, mais parce que seul il ne vient d'aucune autre personne, le Fils, au contraire, vient de lui, et le Saint-Esprit vient du Père et du Fils. Or, en quoi nous confirme-t-il, sinon dans la charité? Quel autre don est, en effet, plus digne de lui, plus véritablement paternel? « Qui donc, s'écrie l'Apôtre, nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? Sera-ce l'affliction ou les épreuves, sera-ce la faim ou la nudité, les périls, la persécution ou la crainte de l'épée (Rom. VIII, 35) ? » Soyez certains, mes frères, que ni la mort, ni la vie, ni aucune des choses que l'Apôtre énumère avec autant d'entrain que d'audace, ne saurait nous séparer de la charité de Dieu qui est en Jésus-Christ. Est-ce que cela ne montre pas en tout point la force de cette proposition? Si vous savez conserver le vase fragile de votre chair en toute sainteté et en tout honneur, exempt de tous les mouvements de la concupiscence (I Thess. IV, 4), vous avez reçu le Saint-Esprit. Etes-vous dans l'intention de faire aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fit, et de ne point leur faire ce que vous ne voudriez pas qu'ils vous fissent, vous avez reçu un esprit de droiture en ce qui concerne votre conduite envers le prochain. Car cette droiture est commandée en même temps par la loi naturelle, et par la loi révélée dans les Saintes Ecritures. Si vous persévérez fermement dans ces deux sortes de bien et dans tout ce qui s'y rattache, vous avez reçu l'esprit principal, celui seul que Dieu approuve. D'ailleurs, celui qui est l'être par excellence ne saurait avoir pour agréable, ce qui tantôt est, et tantôt n'est plus, et l'éternel ne peut se complaire dans tout ce qui est caduc. Si donc vous avez à coeur que Dieu établisse en vous sa demeure, n'ayez qu'une pensée, celle d'avoir pour vous un esprit, saint, pour le prochain un esprit droit, et pour celui qui est le prince et le vrai père des esprits, un esprit principal.

8. On peut bien dire en vérité que c'est un esprit multiple que celui qui se communique aux enfants des hommes de tant de manières différentes, qu'il n'est personne qui puisse se soustraire à sa chaleur bienfaisante. En effet, il se communique à nous pour l'usage, pour les miracles et pour le salut, pour l'aide, pour la consolation et pour la ferveur. Il se communique d'abord pour l'usage, en donnant aux bons et aux méchants, aux dignes et aux indignes, avec une grande abondance tous les bien communs de la vie, tellement que sur ce point il ne semble faire aucune distinction entre les uns et les autres, aussi faut-il être bien ingrat pour ne pas reconnaître dans ces biens les dons du Saint-Esprit. Pour le miracle, dans les merveilles, dans les prodiges et dans les différentes vertus qu'il opère par la main de qui il lui plaît. C'est lui qui a renouvelé les miracles des anciens temps, afin de nous faire croire aux merveilles des temps passés, par la vue de celles qui se produisent de nos jours. Mais comme le pouvoir des miracles est accordé quelquefois à certains hommes, sans qu'ils s'en servent pour leur propre salut, le Saint-Esprit se communique en troisième lieu à nous, pour le salut, lorsque nous nous convertissons au Seigneur notre Dieu de tout notre cœur. Il nous est donné pour l'aide, lorsqu'il vient au secours de notre faiblesse dans toutes nos luttes; mais lorsqu'il rend témoignage à notre esprit, que nous sommes enfants de Dieu, il vient à nous pour la consolation; il se donne enfin pour la ferveur, lorsque dirigeant son souffle puissant dans le cœur des saints, il y allume le violent incendie de l'amour qui fait que nous nous glorifions non-seulement dans l'espérance des enfants de Dieu, mais même dans nos tribulations, recevant les avanies comme un honneur, les affronts comme une joie, les humiliations enfin comme une élévation. Nous avons tous reçu le Saint-Esprit pour le salut, si je ne me trompe, mais je ne pense pas qu'on puisse dire de même que nous l'avons tous reçu pour la ferveur. En effet, il y en a bien peu qui soient remplis de ce dernier esprit-là, et bien peu qui cherchent à l'avoir. Satisfaits dans les entraves où nous nous trouvons, nous ne faisons rien pour respirer en liberté, rien même pour aspirer à cette liberté. Prions donc, mes frères, que les jours de la Pentecôte, ces jours de détente et de joie, ces vrais jours de Jubilé s'accomplissent en nous. Puisse le Saint-Esprit nous retrouver toujours tous ensemble, unis de corps, unis également de cœur, et rassemblés dans le même lieu, en vertu de notre promesse de stabilité, à la louange et à la gloire de l'Epoux de l'Église, Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est élevé par dessus tout, étant Dieu, et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

Oeuvres complètes de Saint Bernard traduit par les abbés Dion et Charpentier - Tome troisième - 1887, p. 272-285

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