« C'est une grande chose d'avoir, au sein même de l'Église catholique, la foi dans son intégrité »
-Saint Augustin

« L'ignorance est notre pire ennemi. »
-Saint Pie X

« La vérité vous rendra libre »
-Jean 8, 32

samedi 21 février 2015

Abbé L. Petit - De la Renaissance à la Révolution

DE LA RENAISSANCE A LA RÉVOLUTION

EN SUIVANT LES PHASES DU PÉDANTISME CLASSIQUE

Nous nous sommes plusieurs fois demandé, dans les pages de la Revue, quel était le fond de l'enseignement classique. Nous répondions : la routine, le lieu commun, le vide, le faux, le ridicule. Nous croyons avoir donné quelques raisons pour prouver la vérité de cette réponse. Un coup d'œil rapide sur trois siècles de l'histoire, depuis la Renaissance jusqu'à la Révolution, servira à la confirmer et à montrer qu'il faudrait même, pour être complétement exact, ajouter des termes encore plus sévères.

Personne n'ignore l'histoire de cette vaste révolte religieuse, intellectuelle et sociale, qui éclata au XVIe siècle sous le nom de Réforme. On connaît aussi l'esprit de la Réforme ; un seul mot le résume : séparation de Dieu. Séparation de Dieu dans l'ordre religieux, par le principe du libre examen substitué au principe de l'autorité divine de l'Église; séparation de Dieu dans l'ordre intellectuel, par le principe de la sécularisation des sciences, et la destruction du règne de la théologie; séparation de Dieu dans l'ordre civil, par le retour au principe du césarisme païen. De ces principes sont sorties toutes les erreurs et toutes les révolutions qui depuis lors ont bouleversé le monde.

Or, entre les auxiliaires qui servirent à la Réforme pour faire prévaloir ses principes et ses doctrines, la Renaissance païenne fut des plus efficaces. La Réforme se l'unit intimement; elle reconnut en elle son esprit; elle en fit sa sœur: et toutes deux travaillèrent avec un touchant accord à ruiner la foi du moyen-âge, et à faire disparaître de tout : idées, mœurs, lettres, institutions publiques, cet esprit profondément chrétien qui avait tout imprégné dans les siècles précédents. Il leur fallait du temps pour accomplir cette œuvre, mais à la fin elles devaient réussir.

C'est alors que naquit l'enseignement classique. Ce souffle d'hérésie et de paganisme qui traversait l'atmosphère européenne, entraînant par surcroît les exhalaisons du cloaque byzantin, que venait de remuer l'épée de Mahomet, excita partout comme une germination malsaine. On vit renaître sur le sol chrétien la poésie, l'éloquence, la peinture, la sculpture païenne avec toutes leurs traditions mythologiques, surtout avec leur sensualisme. Un immense engouement, ou pour mieux dire, une immense folie s'empara des esprits. Il reparut des soi-disant Virgiles et Horaces. Et les rhéteurs grecs, et les sophistes, et les philosophes de toutes écoles revécurent. Épicure même trouva des disciples. Cicéron eut presque des autels. La forme païenne domina en souveraine. Les Saintes Écritures furent considérées comme écrites en style barbare. Les saints Pères furent méprisés comme n'ayant pas l'idée de la belle latinité. On entendit un Érasme s'écrier qu'il mourrait en paix, parce que sur ses vieux jours, il avait eu le temps de se remettre en grâce avec son Cicéron Et ne vit-on pas je ne sais plus quel personnage ecclésiastique, demander l'exemption du bréviaire pour n'avoir pas le chagrin de lire le latin barbare des Ambroise, des Jérôme et des Augustin?

Au reste, il faut avouer que les lettres et les arts n'étaient pas seuls à revenir au paganisme : les mœurs suivaient la même route, et ces rhéteurs renaissants si fidèles à observer les règles du paganisme, ne manquaient point aussi de s'en permettre les licences.

Le fol entraînement du XVIe siècle se continua au XVIIe, mais alors il avait eu le temps de se régulariser. Ce n'était plus le dévergondage sans règles ; c'était un système et une méthode.

Par suite de ce système, presque plus rien de l'idée chrétienne ne subsista dans les arts. La littérature, comme l'architecture, comme la peinture, n'alla plus chercher ses inspirations et ses lois que dans les ouvrages et sur les modèles de Rome et d'Athènes. Ce fut une chose convenue que tout le moyen-âge était une époque de ténèbres et d'ignorance, et qu'il n'y fallait pas même regarder. On le flétrit en bloc du nom de gothique. De là on rompit avec toutes les traditions chrétiennes les plus glorieuses. Les faits d'armes des héros francs, les gestes de la chevalerie, le cycle si vaste et si varié des légendes nationales, ne furent plus jugés dignes de fournir des aliments à la poésie. Pour en tenir lieu, on écrivit des romans sur Cyrus et sur Alexandre.

Tout ce qui existait à cette époque d'hommes instruits, et capables d'exercer une influence sur les lettres, travaillait de concert à faire triompher l'idée païenne. Les poètes dramatiques composaient des tragédies sur des sujets grecs ou romains. Boileau écrivait son Art poétique, où il proscrivait du domaine littéraire tout élément chrétien. Au lieu des Anges, les Faunes et les Tritons: Bacchus, Cupidon et Vénus, au lieu de la sainte Vierge et des Saints ; Jupiter, au lieu de Jésus-Christ. Un archevêque, celui que les traités de littérature appellent le Cygne de Cambrai, et que le grand Roi appelait un bel esprit chimérique, imitait l'élégance et la monotonie d'Homère, dans un français non moins élégant et non moins monotone. Cette prose fleurie formait le Télémaque, dans lequel, si la mythologie venait à se perdre, on pourrait la retrouver tout entière ; et dans lequel aussi si l'on perdait les écrits de Fourier, de Saint-Simon, de Cabet et des autres semblables, on pourrait retrouver tout le système du socialisme tracé d'après Platon, et réalisé dans la république de Salente.

A côté de ces grands écrivains étaient les pédants. Les universités, les collèges étaient pleins de ces savants en perruque et en rabat, qui faisaient consister leur plus haute gloire à parfaire une période carrée. Ils étaient profonds dans la science des membres et des incises, des figures de pensées et des figures de mots. Et ils composaient, d'après Cicéron, des harangues dédiées à Monseigneur le Dauphin, ou aux princes du sang. C'était tantôt la vertu de Caton, tantôt celle de Brutus qui en faisait l'objet.

D'autres cultivaient la poésie : ils paraphrasaient et imitaient Horace : ils faisaient des odes sur Oreste et Pylade, sur Fulvie et les défaillances de Phébé, autrement dites éclipses de lune. Quelquefois ils composaient des hymnes ou traitaient des sujets sacrés; mais malheur alors au saint, malheur an mystère sur lequel tombait leur muse implacable. Bientôt comprimé dans la mesure du rythme horatien, affublé de haillons mythologiques, il perdait toute forme chrétienne. Les saints devenaient des divi heroes ; la sainte Vierge, une Diva potens la sainte Eucharistie, exigua Cereris imago ; et l'Amour divin, un jeune dieu qui, le carquois au côté, s'en allait, plein d'ardeur, lancer ses flèches sur les cimes des mortels.

Cette manie de faire entrer malgré tout; dans un moule païen des idées qui n'étaient nullement faites pour y entrer, produisait, dans la littérature latine de cette époque, une boursouflure extravagante. Tous ces écrivains chrétiens-païens du XVIIe siècle ont un style emphatique, savant, si l'on veut, mais extraordinairement contourné. Et où donc auraient-ils pu prendre une noble simplicité?

Pour le français, il faut convenir que le XVIIe siècle le parla et l'écrivit magnifiquement. Mais avec sa belle langue, et avec le grand nombre de ses grands écrivains, il nous fit une littérature qui n'est ni française, ni chrétienne. A peu près tout ce que nous réputons chef-d’œuvre est païen pour le fond. Il n'y a que fort peu d'exceptions, et ces exceptions ne furent pas toujours reçues favorablement. On sait quel accueil fut fait à Athalie.

L'esprit littéraire du XVIIe siècle s'alliait, d'ailleurs parfaitement avec l'esprit janséniste. Cette littérature solennelle, pour ne pas dire guindée, sévère sur les principes de la forme, proscrivant tout ce que l'idée chrétienne peut fournir de gracieux, de mystérieux, (le profondément poétique, était en harmonie avec les sentiments d'une secte qui rejetait tout le côté charmant et doux de la religion catholique : ses légendes, son symbolisme, un grand nombre de ses miracles, son surnaturalisme intérieur et extérieur. Le jansénisme du XVIIe siècle, avec ses allures raides et froides, préludait à l'incrédulité railleuse du XVIIe. La littérature du XVIIe siècle, avec sa forme païenne et pompeuse conduisait à la littérature élégante et impie du XVIIIe.

En effet, ce fond d'esprit do foi qui avait continué de subsister malgré tout, et qui avait sont vile encore le XVIIe siècle, disparaissait insensiblement sous les efforts inconscients des écrivains et des pédants ; et à mesure qu'il disparaissait, les idées païennes s'intronisaient de plus en plus. Le naturalisme gagnait avec le paganisme, et l'incrédulité avec le naturalisme. Le mode d'instruction était toujours le même, avec cette différence que la sève chrétienne tarissait sans cesse dans l'enseignement, tandis que le poison païen s'y insinuait davantage. Dans les collèges, le paganisme avait de plus en plus les honneurs. On lui empruntait la matière de tous les devoirs classiques. Il embellissait de son concours toutes les solennités littéraires. On ne faisait pas un compliment, à quelque personnage que ce fût, sans y introduire ou les Muses ou les Grâces, ou Cyrus ou Cicéron. Brutus était un héros : Scévola un demi-dieu. Les écoliers s'exerçaient à faire des déclamations sur tous ces sujets. Les Vies des grands hommes de Plutarque remplaçaient les Vies des saints. Rollin écrivait ses fameuses Histoires ancienne et romaine où les héros de l'antiquité font si parfaite figure qu'on rougit après eux de parler des héros chrétiens, et qu'on ne trouve plus, dans l'histoire de l'Eglise, que des sujets de honte

En même temps, à côté de ces pédants sérieux et toujours solennels, on en trouvait aussi de plaisants et de galants. A la cour, à la ville, en province, c'était partout le même pédantisme plein d'affectation, vide de naturel. Les élégants courtisans rimaient des envois à leurs Phébés et à leurs. Philis, et confiaient leurs vers à l'aile des zéphyrs. Les abbés de cour composaient des pastorales sentimentales et des madrigaux en l'honneur des dames. La poésie pastorale avait un charme particulier pour cette génération blasée, qui dormait sur les volcans, et portait dans son sein tant de monstres. Mais ces monstres eux-mêmes étaient alors à l'état de beaux esprits, et plusieurs se plaisaient à rimer des idylles.

Enfin, on ne trouvait plus dans toute la littérature, de vent, ni de grandeur : nul sentiment sincère, nulle passion du beau Tout y était : 

... Sec, compassé,
Pincé, passé, cassé, glacé,

Brillant, mais d'un éclat fragile.

L'esprit chrétien n'y existait plus : et le protestantisme païen, ayant éteint le dernier souffle de foi, cette littérature ne produisait que des œuvres de mort. Il ne restait maintenant qu'à descendre des idées païennes aux faits païens, de la théorie à la pratique. Et c'est ce qui n'allait pas tarder. Les beaux esprits et les rhéteurs de la veille allaient bientôt devenir les révolutionnaires du lendemain. Après avoir déclamé sur les vertus de Brutus, ils allaient les imiter ; après avoir chanté les douceurs de la liberté antique et la félicité des anciennes républiques, ils allaient s'efforcer de faire régner par la main du bourreau cette liberté et cette félicité.

La révolution française, née de la tradition païenne, fit, comme elle le proclamait elle-même, son type du paganisme. Son idéal fut de le faire revivre : elle prit des noms païens elle fit des lois païennes; elle établit des constitutions copiées sur le modèle des républiques classiques. Il y eut alors des fêtes nationales imitées de la Grèce : fête des époux, fête de la vieillesse, fête de l'agriculture, fête de la raison... Les magistrats y prononçaient des harangues sur la morale républicaine. Les patriotes vertueux et les vénérables matrones y menaient ensemble des danses pudiques en l'honneur de la nature : des chœurs de jeunes vierges couronnées de fleurs et de jeunes garçons couronnés de lauriers se mêlaient à ces danses, et chantaient des hymnes patriotiques composées par les poètes nationaux : Alors on portait triomphalement au Panthéon avec une pompe reproduite des triomphes romains les restes de Rousseau, de Marat, de Le Pelletier, ces hommes dont le génie ou le dévouement honoraient l'espèce humaine.

Et pour que rien ne manquât à ces fêtes, il y avait aussi des sacrifices. On immolait des hécatombes; et c'étaient, perfection du genre, des hécatombes humaines ; c'étaient des ennemis de la République que l'on dévouait pour le bonheur de la patrie, pour le salut de la nation.

Ce règne sanguinaire du paganisme sous la Convention fut suivi d'un règne d'un autre caractère, plus hideux encore, sous le Directoire. Là on se jeta à corps perdu dans le paganisme : tout fut païen : ameublements, ornements, costumes ; les femmes s'habillaient comme les déesses des grecs. Plus que tout autre chose encore, ce qui fut païen, ce furent les mœurs. Elles le furent abominablement : on en peut lire le détail dans les histoires. Sous la Convention, on marchait dans le sang : sous le Directoire, on se vautra dans la boue. Cette société révolutionnaire, tirant des idées païennes dont elle s'était nourrie, toutes les conséquences pratiques, rivalisait avec la société romaine des époques de Sylla, d'Antoine, de Néron. Digne fruit de l'éducation classique, terme fatal où devait aboutir la Renaissance, jointe à la Réforme. Pour avoir voulu substituer le paganisme au christianisme dans la langue, on l'y avait aussi substitué dans les idées, puis dans les mœurs : et la société paganisée était tombée là où nous venons de la voir, là où elle avait mérité de tomber.

Heureux au moins si elle eut su profiter de la terrible leçon ! Elle l'a fait, mais incomplètement.

On prétendra peut-être que nous avons été trop loin dans nos déductions. Nous disions que pour caractériser l'enseignement, classique, l'histoire exigerait sans doute des termes plus forts que ceux de faux et de ridicule. S'il est vrai que cet enseignement ait eu sa large part dans la grande œuvre de corruption qui s'est opérée durant les trois derniers siècles, et qui a été couronnée par la révolution, il faut convenir qu'il ne suffit pas de l'appeler ridicule. Et si, à cause de ses sanglantes conséquences, on ne veut pas que nous l'appelions de ce dernier nom, on nous permettra du moins de maintenir qu'il est faux, et d'ajouter qu'il est dangereux.

L. PETIT.

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