« C'est une grande chose d'avoir, au sein même de l'Église catholique, la foi dans son intégrité »
-Saint Augustin

« L'ignorance est notre pire ennemi. »
-Saint Pie X

« La vérité vous rendra libre »
-Jean 8, 32

dimanche 29 mai 2016

Autobiographie de Mgr Pierre Martin Ngô-Dinh Thuc, archevêque de Huê - 4/4

 
J'avais une somme pour acheter les matériaux, tandis que la main-d’œuvre serait constituée par les paroissiens et paroissiennes de Phû-cam (nom de la paroisse de la  cathédrale et ma paroisse natale). Donc, main-d’œuvre gratuite, sous la direction d'experts rétribués. Je n'ai pu suivre jusqu'à l'achèvement cette construction et c'est mon successeur, Mgr Diên qui a eu l'honneur de consacrer la nouvelle cathédrale, dans une concélébration avec la plupart des prêtres de l'archidiocèse. A mon départ, l'intérieur de la cathédrale était fait, il ne restait plus qu'à édifier la façade.


Comme je l'ai dit plus haut, j'ai dû amplifier le grand Séminaire de Hué qui devint Séminaire régional pour Hué et les diocèses suffragants de cette métropole, allonger la chapelle pour contenir plus de 100 grands séminaristes l’ancienne n'avait qu'une trentaine de places. Le réfectoire, les salles de cours, la maison des professeurs durent être aménagés pour la nouvelle destination. Dieu a voulu que je puisse assister à l'achèvement de ce séminaire régional.


Comme le petit séminaire était dans le territoire occupé par les Communistes du Nord, j'ai trouvé un emplacement en pleine ville de Hué et j'ai pu construire un petit séminaire pour 300 élèves, en béton armé, avec une belle chapelle, une cuisine avec logement pour les soeurs cuisinières, un camp de football. Tout ceci, grand et petit séminaire avec l'argent de mon frère le Président.


Je raconte tout ceci en détail, afin que ceux qui viendront après moi se souviennent du grand bienfaiteur de l'archidiocèse de Hué. Car c'est grâce à sa générosité que j'ai pu achever pendant mon court séjour à Hué, tout ce programme de modernisation. Mon frère n'a jamais soufflé mot à quiconque de son aide désintéressée, comme il l'a fait pour les constructions de la paroisse vietnamienne de Paris. Sa discrétion, hélas, a été exploitée par le Père Gr'ân qui a proclamé, urbi et orbi, que les bâtiments de cette paroisse avaient été payés de son propre argent. Où l'aurait-il trouvé, lui réfugié à Paris par peur des communistes et sans un sou dans sa poche ? Mon frère ne m'a soufflé mot de cette aide. Je ne l'ai su que grâce à Madame Nhu qui a été témoin de la conversation entre le Président et le P. Gr'ân.


Les prétentions du P. Gr'ân sur la possession de la chapelle et de la cure de cette paroisse vietnamienne à Paris sont sans fondement donc un vol, ainsi que tous les avantages qui lui sont échus, par exemple l'exploitation du restaurant installé au-dessous de la chapelle et fréquenté par de nombreux clients vietnamiens et étrangers. C'est là la source de l'enrichissement de ce prêtre, devenu plusieurs fois millionnaire, qui possède villas et autres restaurants. Hélas, ce prêtre, converti au catholicisme et si pieux naguère, n'a pu résister à l'appât de l'or. Devenu trafiquant, il a réussi à faire venir ses frères et soeurs du Vietnam à Paris et toute la famille roule, actuellement, en carrosse... Que le Bon Dieu lui accorde le repentir et le retour à la piété de sa jeunesse...


Durant les quelques années passées comme archevêque de Hué, ma vie était bien remplie. Mis au lit vers 9 heures du soir, je me levais de bonne heure pour méditation et messe, ensuite la correspondance. Tout était terminé vers 7 heures. J'allais alors à Phûcam porter la communion à ma mère, paralysée au lit par l'arthrose puis je me rendais sur les chantiers surveiller la construction.


Vers 9 heures, j'étais à l'évêché pour recevoir prêtres et diocésains désirant me voir. Pour les prêtres, ils se présentaient munis d'un papier où était exprimées leurs demandes ou leurs questions. Ainsi, je pouvais leur répondre succinctement et ensuite leur écrire si la question demandait longue réflexion. Ainsi, les confrères n'avaient pas à s'éterniser à Hué mais pouvaient rentrer dans leurs paroisses au plus tard le lendemain de leur arrivée à l'évêché.


Tous les mois, je convoquais le Conseil épiscopal, composé des pro-vicaires et des chefs des districts pour me fournir tous renseignements sur leurs districts.


Une chose me tenait à coeur : que mon archidiocèse fut autosufficient, soit autonome, économiquement. Le même problème et le même souci qu'à Vinhlong. Rome, c'est-à-dire la S.C. de la Propagation de la foi doit subvenir aux besoins des missions. L'argent vient des fidèles : associés de l'Oeuvre de la Propagation de la foi, de l'Oeuvre de la Ste Enfance, de l'Oeuvre de St-Pierre Apôtre. Les deux premières oeuvres suscitées par une chrétienne française de Lyon. Or, quoiqu’encore dépendant de la S.C. de la Propagande, le Vietnam a eu sa hiérarchie constituée, non plus par les vicaires apostoliques, mais par les archevêques et évêques. Donc, par principe, le Vietnam catholique doit se suffire à lui-même et laisser les aumônes des Oeuvres pontificales missionnaires aux missions proprement dites. Mais, comment faire comprendre cette notion à nos chrétiens ? Comment leur inculquer cela ?


D'abord, en rendant nos paroisses autonomes par le denier du culte. Et pour ce, faire participer nos fidèles à l'établissement du budget de la paroisse. Que le Curé rassemble ses paroissiens et leur révèle les besoins pécuniaires de la paroisse : école, soeurs enseignantes, culte, etc... et la participation de chaque chrétien et chrétienne adulte, chacun d'après ses possibilités. Le devis exposé par le Curé doit être approuvé par les paroissiens. La somme récoltée sera affichée publiquement, le moindre aumône ou contribution sera connue de tout le monde; les dépenses également connues de toute la paroisse. Or, normalement, il suffisait à nos paroissiens de se priver, chaque semaine, d'un paquet de cigarettes pour faire marcher leur paroisse...


D'ordinaire, les curés n'aiment pas cette manière de faire; ils préféreraient recevoir l'argent sans révéler le détail des dépenses, tandis que les chrétiens aiment savoir ce que l'on a fait de leurs contributions. Il faut que la paroisse ait une seule âme. Peu à peu, l'habitude se prend et chacun se sent fier de pouvoir se suffire à soi-même. Je ne sais si mon successeur a continué à encourager nos fidèles à faire leur devoir et nos prêtres à partager leurs soucis avec leurs ouailles, car il est plus commode de ne pas rendre compte de la gestion ni d'en discuter pour obtenir l'assentiment des paroissiens, et de disposer de leur denier à sa guise... Le dialogue est plus pénible que de décider tout par ukases.


A Vinhlong, j'ai dû toujours talonner mes prêtres pour dialoguer avec leurs fidèles. Or, ce n'est pas condescendance, mais simplement justice que de disposer de l'argent des autres seulement avec leur accord. Mais l'habitude se prend vite, car l'homme est, quand même, le reflet bien pâle bien sûr... du Dieu, son créateur, qui est toute justice.


Mes prêtres de Hué (ma petite patrie) sont : ou mes aînés qui m'ont connu comme leur élève au Séminaire, ou mes condisciples ou mes élèves au Grand séminaire, ou, enfin, mes cadets dans le Sacerdoce. Ils connaissent mes déficiences, mais tous reconnaissent mon respect et mon affection à leur égard. Ils savent que, comme tout homme, je puis me tromper, mais ils sont aussi convaincus que je cherchais à faire de l'archidiocèse de Hué au moins l'égal des deux autres archidiocèses (Saïgon et Hanoï).


Intellectuellement et pour le zèle apostolique, ils sont égaux ou plutôt en avance sur les autres diocèses. Economiquement, ils sont pauvres, n'ayant que les honoraires de la Ste-Messe pour subsister, mais ils se débrouillent bien pour convertir les païens.


Ils savent que le fardeau que je leur impose est indispensable pour le bien et celui de leur diocèse. C'est pourquoi, malgré mon éviction sans raison valable de mon archevêché qui n'a jamais, auparavant, brillé d'un tel éclat que durant les quelques années de mon administration, mes prêtres me sont restés fidèles, à part quelques rares sujets qui formaient l'entourage de mon successeur Mgr Diên.


Ce dernier s'est aperçu, vite, de cette situation et s'est plaint auprès du St-Siège de cette désaffection à son égard et croyait que j'entretenais une latente opposition. J'ai dû me défendre, en demandant à la S.C. de la Propagande, des preuves de mes agissements souterrains. Or, je n'ai jamais écrit autre chose, à mes rares correspondants de mon ancien siège, que d'obéir à leur évêque et que l'obéissance vaut mieux que tous les sacrifices. L'affaire en resta là. Je n'ai pas à regretter ma conduite envers Mgr Diên, car les membres de mon clergé, réfugiés soit en Amérique soit en Europe, après ma longue absence du Vietnam, continuent à me démontrer leur affection à mon égard.


Peut-être se demande-t-on pourquoi j'ai tenu à avoir un Petit-séminaire à Hué, séminaire capable de contenir 300 étudiants ? C'est que nos chrétiens de Hué sont pauvres, c'est que à Hué il n'y a qu'un collège secondaire dont j'ai été le proviseur et il était payant donc pas abordable à la grande majorité des catholiques. Les séminaristes qui poursuivent jusqu'au Sacerdoce ne sont pas très nombreux, mais ceux qui abandonnent le Séminaire gagnent bien leur vie comme employés de l'Etat. Là, ils nous rendent beaucoup de services; ils servent aussi comme leaders de l'Action Catholique, ce qui est mieux encore.


Mais, je n'ai pas oublié la question des vocations tardives : j'ai donné cette consigne à nos prêtres du Séminaire : accueillir ces jeunes gens avec affection, leur conseiller de finir leurs études là où ils les ont commencées, une fois acquis le baccalauréat. Après ces études secondaires, on les prenait au Séminaire pour leur faire du Latin, uniquement, pendant deux ans, ensuite, ils entraient au Grand-séminaire. Mais, entre-temps, pour qu'ils conservent leur attrait vers le Sacerdoce : les réunir, les jours de congé, au Petit-séminaire, pour leur faire partager la vie des séminaristes et leur parler de la vocation. Ce contact, périodique et fréquent, est indispensable, car le monde les attire et l'état ecclésiastique, à Hué surtout, est peu reluisant au point de vue économique. Est-ce à dire que les vocations tardives sont plus résistantes et donnent de meilleurs prêtres que celles qui parviennent au Sacerdoce par la voie normale des séminaires ? Rien ne le prouve. J'ai vu des vocations tardives qui ont flanché, d'autres qui ont persévéré comme le sont celles éduquées dans nos séminaires.


Un des buts de mon administration à Hué fut celui de faire de nos religieuses Amantes de la Croix, de vraies religieuses avec les trois voeux de religion. Or, Hué possédait 5 couvents : à Dilsan, grande chrétienté de la province de Quang-tri, à Covun, au chef-lieu de Quang-tri, à Duong-Son, province de Hué. Phûcam, aussi à Hué et Kêbang, dans la province de Quang-binh. Chaque couvent a ses biens, son noviciat, son rayon d'action apostolique, son école. Ce qui leur était commun était l'absence de voeux religieux, et cela depuis leur création au début de l'évangélisation du Vietnam.


Le premier Vicaire apostolique a été mis en présence de quelques associations de femmes vivant ensemble, sans aucun lien religieux. Il leur donna un règlement de vie commune, sans voeux réguliers. Certes, cette manière de faire était commode pour leurs employeurs, c'est-à-dire l'évêque et les prêtres : on pouvait les mettre à toutes les sauces : aller instruire les catéchumènes, aller faire la cuisine pour le séminaire, pour les hôpitaux, aller ramasser les récoltes des rizières de la Mission, etc... Elles sont à la disposition des curés, des ouvrières avec un salaire minime, des ouvrières travaillant jours et nuits quand on en avait besoin. Un minimum d'exercices de piété, un mois de vacances l'année et cela jusqu'à l'épuisement; alors, la maison-mère les reprend et les ensevelit. Donc, aucun droit, aucune défense, un minimum d'instruction religieuse.


Or, la femme vietnamienne est admirable de dévouement, de savoir-faire et aussi d'héroïsme. Peut-être est-elle supérieure à l'homme vietnamien. Les premiers insurgeant contre les envahisseurs du Vietnam les Chinois-furent les deux soeurs : Trung-trûc et Trung-Nhi. Elles levèrent l'étendard de la révolte, battirent les Chinois en plusieurs batailles puis, encerclées par des forces supérieures, elles se suicidèrent en se noyant dans un fleuve. Mais leur exemple fut suivi par nos compatriotes et ceux-ci réussirent à bouter les Chinois hors du Vietnam, après mille ans d'occupation...


Quand j'étais évêque à Vinhlong, nos deux couvents d'Amantes de la Croix, celui de Caimon et de Cainhum, avaient depuis peu leurs voeux religieux, mais leur emploi par le clergé, dans les paroisses, était abusif. Les religieuses étaient envoyées deux à deux : une âgée et une jeune, donc difficile communion. Théoriquement, elles devaient être, toujours, à deux; pratiquement, souvent, elles se trouvaient seules : par exemple, quand le curé envoie l'une au presbytère prendre quelque chose ou à l'église pour lui apporter quelque affaire. Donc, un curé madré pouvait être "solus cum sola" avec une jeune religieuse, qu'il pouvait courtiser ou abuser. Cela est arrivé, non pas souvent, mais bien des fois. A qui se plaindre ? La mission de la religieuse dure 10 mois, elle ne rentre au couvent que les 2 mois de Juin et Juillet pour se reprendre.


Jugez vous-même de ma perplexité si, en confession, la religieuse m'apprenait qu'elle n'a eu la Messe et la Communion que rarement, chaque mois, car elle devait rester avec ses catéchumènes dans sa petite paroisse. Or, le prêtre ne dit qu'une seule messe, le dimanche et les jours de fête, dans la paroisse principale où est sa résidence. Donc, beaucoup de travail, une nourriture peu abondante, car préparée par la jeune religieuse en vitesse et mangée en vitesse; fréquentation des catéchumènes, non seulement femmes et enfants, mais hommes mûrs et jeunes, vigoureux; aliment spirituel très pauvre. Si ces soeurs pouvaient résister à la tentation, c'était de l'héroïsme.


J'ai donc dû prescrire à nos curés de payer le voyage des soeurs afin que, chaque semaine, elles puissent aller à la messe, se confesser et communier une fois, au moins. Sinon, je leur enlevais les religieuses. Pour l'instruction, je les envoyais (les jeunes) à Saïgon chez les soeurs françaises de St-Paul de Chartres pour acquérir le diplôme élémentaire et, pour celles plus douées, le brevet élémentaire afm qu'elles deviennent maîtresse d'études durant le postulat et au noviciat. Avec ces pauvres diplômes, elles figuraient comme des académiciennes auprès de nos prêtres qui, en dehors du latin, n'avaient aucun diplôme d'Etat. Donc, elles commencèrent à être respectées. Et quand j'ai fondé l'Université catholique à Dalat, quelques-unes y sont allées et ont pu prendre une licence, car la femme vietnamienne est très intelligente.


A Hué donc, j'ai choisi deux jeunes soeurs dans chaque couvent et les ai envoyées à Dalat, chez les Chanoinesses de St-Augustin qui y ont un collège secondaire. Là, ces religieuses Amantes de la Croix faisaient un noviciat, comme le font les vraies religieuses, ensuite elles rentraient à Hué. Et, depuis, toutes les religieuses, âgées comme jeunes, ont dû faire leur noviciat et devenir de vraies religieuses, car le noviciat et l'école secondaire sont commun à Hué, dans l'ancien palais du Délégué apostolique.


Ce palais de la Délégation de Hué avait été mis à ma disposition parce que, depuis que la capitale politique était à Saïgon, le Délégué avait acquis un siège en cette ville pour être près du Gouvernement civil. Maintenant, il y a une Supérieure-générale commune à tous les couvents. Elle réside dans la maison et dispose de la propriété de ma famille où je suis né, avec son Conseil où siège l'une de mes propres nièces diplômées d'une licence acquise à Rome.


Les couvents conservent leurs propriétés, mais paient pour l'entretien du noviciat et de l'école secondaire commune. Voilà donc une réussite qui est une véritable consolation pour moi.


Le vent de la persécution souffle fort au Vietnam, mais les religieuses sont bien préparées à tenir tête, comme l'ont fait leurs devancières durant les 200 ans de persécutions. Aucune Amante de la Croix n'a renié Jésus en foulant aux pieds le Crucifix tandis qu’un prêtre et un séminariste l'ont fait ; ce dernier, à l'encontre du prêtre, s'est repenti de sa lâcheté et a été écrasé sous les pattes d'un éléphant dirigé par les persécuteurs. Le prêtre avait nom de Duyêt et le séminariste : le Bienheureux Bot. Ceci justifie mon opinion sur la valeur de la femme vietnamienne, unique au monde.


Toutes ces réalisations eurent lieu dans le laps de temps, relativement court, entre 1960 et 1968 (8 ans), dont la moitié passée à Rome, d'abord pour participer à la préparation du Concile et, ensuite en participation au second Concile du Vatican. Ce furent les dernières étincelles de mon activité sacerdotale et épiscopale. Le reste de ma vie, c'est une série d'échecs, dont je raconterai le déroulement après avoir décrit mon humble rôle dans le Concile pastoral.


Le deuxième Concile du Vatican est dû à l'initiative de Jean XXIII, surnommé Le Bon, mais à mon humble avis, ce pape très pieux, très saint, était un faible. Il a avoué ce défaut. A lui, on pourrait appliquer le dicton : Video meliora, deteriora sequor : J'ai voulu ce qui était le meilleur pour exécuter ensuite ce qui était moins bon.


Jean XXIII avait voulu une renaissance de l'Eglise et avait tout un beau programme à cet effet. Mais, hélas, il ne pouvait pas ne pas céder aux instances des gens d'Eglise qui voulaient moderniser l'Eglise du Christ avec le Monde moderne qui est "in malo positus", qui est tourné vers le Mal. Car nous sommes la génération qui précède "la fin du monde", où va se dérouler la dernière bataille de Satan contre Dieu : bataille décisive qui, après diverses péripéties, finit par la défaite de Lucifer et le triomphe final du Christ, par le Jugement dernier.


Satan avait comme armée : le Communisme athée.


Le Communisme du juif Marx a un aspect alléchant : il veut le bien du peuple, il veut une plus grande justice distributive, il veut détruire le Capitalisme sans Dieu, dans lequel le but unique est le gain individuel par l'exploitation des travailleurs, des ouvriers. Ce qui est louable. Mais son but s'arrête là : le bonheur, le paradis en ce monde. Pour lui, le ciel n'existe pas. Pour lui, la Religion n'est que l'opium pour étourdir le peuple que les capitalistes font travailler pour remplir leurs coffres forts à l'instar des chiens de chasse entretenus dans le but de procurer le gibier. Donc, il est le direct descendant des philosophes avant à leur tête Voltaire. Donc le mot d'ordre était écrasons l'infâme, le Catholicisme, Jésus-Christ.


Certes, l'Eglise du Christ, dans la personne de certains de ses chefs, les Papes, s'appuyait sur les puissants, sur les riches, croyant y trouver un appui pour le triomphe de l'Eglise.


Ces papes n'ont pas compris la stratégie de Jésus-Christ : Bienheureux les pauvres d'esprit, bienheureux les persécutés. L'Église progresse par la Croix et non pas par le Dollar.


Le deuxième Concile aurait dû commencer par rappeler ce principe : le triomphe par la Croix, le triomphe par le Martyr. Donc, sus au Communisme sans Dieu ou plutôt, contre Dieu. Le paradis du Communisme est le même que celui du Capitalisme : le paradis terrestre.


Le Travail, que le Dieu-créateur a imposé à l'Homme, est pour le développement, la perfection de ses activités intellectuelles, surnaturelles, corporelles et non pas pour le seul but de remplir son ventre. Le Vatican II semble avoir pour but, le même que le Communisme : le bonheur temporel de l'Homme. C'est pourquoi a éclaté ce scandale : interdiction de la moindre attaque contre le Communisme. D'où le dogme de la bonté naturelle de toutes espèces de croyances. D'où le triomphe de l'axiome protestant : la liberté de la pensée et l'égalité de toutes les pensées religieuses. D'où l'oubli de la dernière et essentielle recommandation du Christ avant son Ascension : "Allez enseigner toutes les nations. Quiconque sera baptisé au nom du Père, du Fils et du St-Esprit sera sauvé. Je serai avec vous jusqu'à la fin des siècles". D'où cet effort pour rendre la Religion catholique plus facile, en écourtant les prières des prêtres, en édictant la non-culpabilité pour ceux qui ne prient plus le Bréviaire, la Méditation; la rédaction d'une Messe passe-partout pour les catholiques et les protestants, les premiers partisans de la Transsubstantiation, les seconds n'y croyant pas, mais prétendant que la Messe n'est que le Souvenir de la Cène, donc aucun "Mysterium Fidei".


Vatican II n'osait pas interdire la Messe en latin, langue commune de la Chrétienté, surtout en ce qui concerne la partie centrale de la Messe : le Canon, tout en permettant l'usage de la langue vulgaire pour les autres parties. Soi-disant pour que les fidèles puissent mieux entendre et comprendre la Messe, en oubliant que les fidèles, en se servant du Missel bilingue, suivaient bien la Messe dite en latin par le célébrant. En supprimant, dans la "Nouvelle Messe de Bugnini", composée de concert avec les protestants, surtout avec les moines protestants de Taizé, qui sont les Pères de l'Eglise moderne, on a supprimé la langue officielle de l'Eglise catholique latine qui est, aussi, la langue diplomatique de l'Europe.


On croyait que cette condescendance du Vatican II pour nos frères séparés, amènerait vers nous les protestants. Or, il n'y a eu retour vers le Catholicisme ou, plutôt, cet écourtement de la prière, de la méditation, cette priorité donnée à l'action ont provoqué tant d'abandons de la prêtrise que des mariages de prêtres, de religieux se font partout, que des religieuses quittent le cloître. Plus de vocations pour le séminaire ni pour les couvents. Le recrutement est l'apanage des Ordres qui sont restés sévères et fidèles à leurs anciennes Constitutions.


Les églises se vident de fidèles. La Messe nouvelle, où le prêtre n'est plus que le président de l'assemblée et non plus l'unique sacrificateur, voit se raréfier son assistance. Chaque pays a sa Messe, adaptée à la mentalité de son peuple : les Japonais assis sur les talons, sur une natte en guise d'autel. Le crucifix monumental qui domine nos anciennes églises, se réduit à un petit crucifix laissé coucher sur une petite table qui sert d'autel, sans pierre sacrée. La Messe bâclée en une vingtaine de minutes. Les rares communiants, qui communient debout et non plus à genoux, reçoivent l'hostie dans leur main et la croquent comme un bonbon, au lieu de la recevoir sur leur langue. La Confession auriculaire n'est plus de mode, on se contente du Confiteor de la Messe, malgré le rappel de la S.C. pour la Défense de la Foi. Le prêtre dit la Messe, montrant le dos au tabernacle...


On comprend, maintenant, la révolte de Mgr Lefebvre, le succès de son Séminaire d'Ecône et la multiplication de ses Prieurés, en France et ailleurs. Et le malaise dans tous les pays chrétiens d'Europe et d'Amérique. L'avenir de l'Eglise est menacé par le manque de vocations. Le Marxisme triomphe partout. L'Afrique est attaquée par les Cubains de Castro. L'Amérique du Sud, où autrefois la Religion Catholique régnait sans contestation, est troublée par la lutte entre Traditionnalistes et partisans du Vatican II. La Russie soviétique est agissante partout, sa flotte est la plus forte du monde, son budget militaire dépasse celui des Etats-Unis. Elle intervient en Afrique, en Amérique du Sud, partout, même au Vatican où Paul VI malgré tant de déboires persiste dans sa politique de la main tendue aux Communisme.


Ce qui précède fait comprendre mon rôle au Concile : mes quelques interventions ont eu pour but de défendre l'Eglise du Christ contre les attaques modernistes, contre la dégradation de l'Eglise menée par le parti moderniste bien organisé, guidée par Suenens et d'autres prélats comme Marty, factuel Cardinal-archevêque de Paris. Je dois aussi ajouter que la majorité des Pères du Concile, en particulier ceux de l'Amérique du Nord, ne comprenaient pas bien le Latin, langue officielle et obligatoire du Concile. Ils passaient une grande partie des débats conciliaires aux deux bars installés à St-Pierre, en buvant du café ou du Coca-cola, et ne rentraient qu'à l'heure du vote sans savoir au juste quoi voter. Ils votèrent, au hasard, tantôt OUI, tantôt NON (pour changer, comme ils le dirent) et ces votes, officiellement, comptaient comme "inspirés du St-Esprit" et s'additionnaient en "majorité". J'ai vu aussi d'autres Pères, très peu, qui ignorants n'allaient pas invoquer le St-Esprit dans les bars, mais, assis dans leurs sièges, égrenaient leur chapelet puis consultaient, pour leurs votes, le conseil de leurs voisins...


Il aurait fallu, au Concile, innover la mode des traductions simultanées, en anglais surtout ou en français, pour que tout le monde sût ce dont il était question pour pouvoir voter selon la conscience et remplir, en toute connaissance, le rôle de Pères du Concile. Tout le monde a vu un Cardinal américain quitter le Concile après quelques sessions et rentrer en Amérique en disant que sa présence au Concile était moins utile que rentrer dans la patrie des dollars pour y ramasser de l'argent, car le Concile coûtait très cher au St-Siège, à cause de la location des installations à la basilique de St-Pierre durant tout le temps du Concile. Et les buvettes exigeaient d'énormes dépenses...


On vit, au Concile, aussi beaucoup de retournements d'opinion; des prélats, au début acharnés traditionalistes, devinrent, après quelques séances, modernistes quand ils s'aperçurent que le St-Père (qui n'était pas présent au Concile, soi-disant pour montrer qu'il ne voulait pas influencer sur les opinions des Pères, mais qui en suivit les débats par la radio) était pour les modernistes. Ils changeaient donc de casaque pour ne pas louper, plus tard, les hautes charges ecclésiastiques et, surtout, la calotte pourpre du Cardinalat. Ainsi fit, par exemple, le Secrétaire de la S.C. de l'Index, actuellement Congrégation pour la Défense de la Foi, qui trahit son chef, le vénéré Cardinal Ottaviani, pour suivre Suenens.


Le dépouillement des votes et des interventions des Pères, conservés aux Archives du Vatican, confirmerait mes assertions. Nous ne devons pas nous étonner de cet état de choses. Les Conciles précédents présentaient les mêmes phénomènes. Un Athanase luttait presque seul en faveur de l'Orthodoxie et il lui fallait une immense énergie et patience pour obtenir une majorité. Or, à son époque, les Pères du Concile étaient quelques centaines tandis que Vatican II comptait plus de 2000 participants. Or, les évêques sont choisis, moins pour leurs connaissances théologiques que pour leur savoir-faire et leurs bonnes relations avec les Nonces et Délégués apostoliques qui indiquent aux Dicastères romains les successeurs des sièges vacants.


Ma présence au Concile, loin du Vietnam, a sauvé ma vie. Autrement, j'aurais été massacré comme le furent mes trois frères, le Président Diêm, Nhu et Cân. Car, le Concile conclu, tandis que mes collègues vietnamiens du Sud rentrèrent au Vietnam, les Américains obligèrent le Gouvernement du Sud-Vietnam à me refuser le visa de rentrée. Sans le dire ouvertement, car il n'y avait pas de raison pour me refuser ce retour : l'ambassade vietnamienne me demandait de patienter pendant qu'elle contactait le gouvernement à Saïgon. J'attendis quelques mois et recourrai au St-Père pour qu'on m'accordât ce permis de rentrer.


Je ne sais pas ce que fit le St-Père Paul VI, mais il profita de mon impossibilité de rejoindre mon siège d'archevêque de Hué pour m'imposer ma démission et nommer, à ma place, son favori Mgr Diên.


Pour ne pas moisir dans l'oisiveté, j'ai demandé à faire du ministère en Italie, comme vicaire de paroisse, ce qui ne me coûtait guère, car je parle couramment l'Italien et aime les Italiens. D'abord, je me rendis à l'Abbaye de Casamari où le Révérendissime Abbé me connut quand j'y accompagnais Mgr Lê-huu-Tu, un cistercien appartenant donc au même Ordre que celui de Casamari, abbaye très ancienne fondée par St Bernard de Clairvaux. Il me proposa d'y fixer ma demeure. J'y ai passé des mois, heureux d'être le confesseur des Moines du monastère et des fidèles de la paroisse dépendant de l'abbaye. Mais après plus d'une année de séjour, j'ai dû la quitter, sans faute de ma part. Ce fut le commencement de la dernière époque de ma vie qui ne comptera plus que des échecs. Echecs providentiels.


Le Gouvernement nationaliste de Saïgon m'ayant refusé le visa d'entrée au Vietnam, sur l'instigation des Américains, j'ai dû chercher un logement quelconque, pas trop cher, à Rome. J'ai fait le tour des centres d'accueil pour ecclésiastiques. Partout j'ai essuyé un refus poli, mais définitif. Je crois que la raison était mon titre d'évêque. On était convaincu que j'aurais pris des libertés et donnerais un mauvais exemple aux étudiants ecclésiastiques. "Et sui eum non receperunt", ce qui veut dire : "Les siens refusent de l'accueillir".


Heureusement, un ancien délégué apostolique au Vietnam, Mgr Caprio, qui avait été mon obligé auprès du gouvernement de Saïgon alors présidé par mon frère Diêm et qui avait été l'hôte des Soeurs Franciscaines lors de ses séjours à Rome, m'indiqua ce centre d'accueil. Je sautais sur l'occasion. La supérieure, une Luxembourgeoise, m'accepta et même m'octroya une réduction sur le loyer : avec 50 000 lires mensuelles, j'avais droit à une petite chambre, à trois repas par jour. Je trouvais aussi du travail apostolique auprès du curé de la paroisse attenante : dire la Ste Messe à 11 heures, confesser les fidèles, visiter tous les mois une centaine de malades qui, éclopés, ne pouvaient se rendre à l'église. Deux fois par mois, vers 15 heures, je faisais ma tournée, portant la Ste Communion après avoir entendu leurs confessions, ceci quand ils me le demandaient.


Pour ce ministère, le curé, royalement, me donna 30 000 lires par mois. Donc, pour le service de cette paroisse assez riche, je devais trouver les 20 000 lires nécessaires pour compléter la pension mensuelle chez les soeurs. Le curé m'expliqua qu'il avait donné ce salaire à son ancien vicaire qui l'avait quitté. Je lui fis remarquer que ce vicaire, outre ce salaire, occupait gratuitement une chambre et partageait fraternellement les repas du curé. Celui-ci rétorqua qu'il avait besoin de l'ancienne chambre du vicaire pour ses hôtes et qu'il se ferait un plaisir de me recevoir à dîner aux principales festivités de l'année.


J'acceptais ces conditions assez draconiennes, car j'étais heureux de faire cet apostolat et je crois que les paroissiens étaient contents de mas services. Ils me l'ont dit plusieurs fois et j'étais persuadé d'avoir trouvé, non pas un pactole, mais une occasion d'exercer, humblement, mon apostolat sacerdotal. Après plus d'une année, un orage éclata à l'improviste. On était en pleine canicule. Rome chauffait comme un four. Après la visite de mes malades, j'étais trempé de sueur, je désirais prendre une douche. Or les soeurs n'avaient pas, chez elles, de douche, mais profitaient du dimanche pour faire un bain chaud avec l'eau de leur cuisine. J'allais donc au presbytère où se trouvait toujours de l'eau chaude pour la baignoire réservée aux vicaires. Mais le curé me l'interdit en me disant, textuellement, "que habitant chez les soeurs, je devais me baigner chez elles et non pas au presbytère". Or les soeurs n'avaient de bain que le dimanche. Excédé par le refus du curé, je lui rendis "le tablier". Ainsi finit mon premier apostolat en Italie, au plus grand déplaisir des fidèles de la paroisse et, surtout, de mes malades. Car le refus du curé était la conséquence non pas de son avarice, mais d'une certaine jalousie, constatant que mon confessionnal était fréquenté par ses paroissiens et qu'un nombre de ses philothées l'abandonnait pour m'adopter comme confesseur.


Comment prouver cela ? J'avais l'habitude d'aller à l'église pour faire ma méditation et dire mon bréviaire et, ainsi, être disponible pour mes pénitents éventuels. Autrement, pour se confesser, les gens devaient trouver le sacristain, pas toujours à l'église. Et quand il y était, il devait aller chercher le curé, qui n'était pas toujours à la cure. Tandis que moi, en permanence à l'église, le pénitent pouvait se confesser de suite et rentrer chez lui...


Pendant l'été, le curé prenait un mois de vacances et me permettait d'occuper son confessionnal. En dehors de ce mois, je devais me servir de mon confessionnal qui se trouvait près de l'entrée de l'église, tandis que celui du curé était près de l'autel majeur.


Un matin, un prêtre disait la Ste Messe. Il était au Pater. J'entendais cette messe lorsqu'une femme m'accosta et me pria d'écouter sa confession, car c'était l'anniversaire d'un de ses parents défunts. Comme le temps pressait pour la Communion, je crus plus pratique d'aller la confesser au confessionnal du curé. A peine la confession commencée, j'entendis des cris. Je me bornais à dire : "Qui que vous soyez, taisez-vous, car je suis en train de confesser."


La confession à peine terminée, en sortant je vis le curé, rouge de colère, qui me dit : "Vous n'avez pas le droit de prendre mon confessionnal". Je lui répondis : "Père, je vous expliquerai après la messe, à la sacristie". A la sacristie, je lui racontais l'histoire de cette femme qui avait besoin de se confesser pour communier à la messe qui en était au Pater. Donc, si je devais aller au fond de l'église, elle aurait perdu la communion. Le curé me riposta : "Tant pis pour elle, elle aurait dû se rendre plus tôt à l'église. De toute façon, vous n'avez pas le droit d'occuper mon confessionnal".


Je n'avais jamais vu, auparavant, un prêtre aussi peu charitable. Le Seigneur courait après la brebis égarée tandis que le pasteur de la paroisse des Coeurs de Jésus et de Marie s'en "fichait" royalement. Pour lui, la chose qui importait était la possession de son confessionnal, même s'il était absent de son église. Or, la raison de cette intransigeance était celle-ci : ses philothées, avant de confesser leurs péchés, lui rapportaient les cancans de la paroisse. En effet, quand j'étais dans ce confessionnal pendant les vacances du curé, bien des fois, ses pénitentes, croyant que le curé était dans le confessionnal, commençaient à faire leur rapport. Je les gourmandais immédiatement, leur disant que le confessionnal servait à l'aveu de ses péchés et nullement à raconter les péchés de ses prochains.


Donc, me voilà chassé de cette paroisse et, conséquemment, il me fallait trouver un autre logis, car l'hospitalité payante accordée par les Soeurs m'était utile, uniquement pour ce ministère.


Où aller maintenant ? Après avoir bien réfléchi, je me souvenais de l'invitation, faite naguère, par le Révérendissime Abbé cistercien de Casamari, localité au centre de l'Italie, à venir habiter chez lui où je pourrais faire un peu de bien, sans rien débourser, car cette abbaye très vaste ne possédait qu'une trentaine de moines pour occuper une centaine de cellules et, en plus, une trentaine de cellules pour les novices. Or, il n'y avait, alors, qu'un seul novice.


J'écrivis et l'Abbé Buttarazzi me répondit de suite, en réitérant son invitation. Je me mis en route, prenant le car Rome-Casamari, province de Frosinone et me voici hôte de ce très ancien monastère fondé au Moyen-Age par les disciples de St-Bernard de Clairvaux, abbaye dont dépendent plusieurs prieurés disséminés un peu partout en Italie. Naguère, la Congrégation cistercienne de Casamari comptait des centaines de moines, mais actuellement le nombre des moines de cette Congrégation est bien réduit. La branche la plus prospère est celle du Vietnam, avec un Abbé qui réside à Th'u-dûé, près de Saigon, dont la juridiction s'étend à deux monastères obligés de se replier en Cochinchine pour fuir l'avance communiste au Centre-Vietnam.


La Congrégation cistercienne vietnamienne a été fondée par un ancien missionnaire MEP, le Père Denis, jadis mon professeur au Petit-séminaire d'Anninch, qui a fait cette fondation faute de pouvoir convaincre les Pères Trappistes de France d'émigrer au Vietnam. C'est pourquoi, au Vietnam, les cisterciens sont communément dénommés, improprement : Trappistes, car ils ont adopté la vie pénitente des Trappistes, mais agrégés aux Cisterciens qui admettent une liberté plus grande dans l'organisation de la discipline monastique de chaque monastère.


Le monastère de Casamari, gouverné par le Très Révérend Dom Nivardo Buttarazzi possède beaucoup de biens, des centaines d'hectares de champs et de bois. La vie monastique n'est plus celle inaugurée par le grand Bernard de Clairvaux. C'est la conséquence de la prospérité matérielle qui mine les Ordres religieux. Les repas, à Casamari, sont simples, mais abondants et bien préparés. Les jours de jeûne sont très espacés. En dehors des offices principaux comme les Mâtines suivies de la Messe conventuelle, les moines ne vont à l'église abbatiale que le soir pour chanter les Complies avant d'aller au lit, et quelques minutes de recueillement après le déjeuner et le souper. Donc, pour la nourriture, j'y étais comme un coq en pâte.


Le Père Abbé me logea à la maison des hôtes, dans une chambre assez vaste. Dans cette maison, se trouvent aussi deux salons, l'un pour les visiteurs de l'Abbé, l'autre pour ceux des moines. En plus, outre les W.C., il y a la salle de bains chauds et des douches. Le linge est ramassé tous les samedis pour être lavé par les Soeurs qui s'occupent aussi de la cuisine et qui habitent dans un logis près de l'abbaye. Dans cet espace, près de l'entrée principale, se trouvent aussi la boutique où les moines vendent les liqueurs renommées de l'abbaye, produits de la distillation de diverses plantes récoltées en plusieurs contrées de l'Italie et qui sont toutes tenues comme reconstituantes. L'abbaye possède aussi un pensionnat annexé à un collège secondaire fréquenté par des fils de famille payant une pension adéquate, mais ouvert aussi aux petits postulants cisterciens qui y sont nourris et éduqués gratuitement. Nombre de familles des alentours de Casamari en profitent, mais la plupart de leurs enfants quittent le postulat, après les études secondaires. C'est pourquoi le noviciat n'avait qu'un seul novice...


L'Ordre cistercien, qui comprend plus de 10 Congrégations dans le monde, est régi par le Père Abbé Kleiner Sighard qui a le titre de Abbé-général, aidé du Père Abbé Gregorio, procureur et postulateur-général, ancien moine de Casamari, avec résidence à Rome. Un gouvernement assez mitigé, surtout après Vatican II qui a réduit les obligations monastiques au minimum, d'où la rareté des vocations. Car les vocations se dirigent vers les Ordres qui ont su rester fidèles à leur ancienne rigueur.


Le ministère que je me suis trouvé, moi-même, à Casamari, avec l'approbation tacite du R.P. Abbé, fut celui du confessionnal, d'abord pour les moines qui trouvent plus aisé de se confesser à un étranger plutôt qu'aux confesseurs avec qui ils ont vécu depuis le postulat. Le samedi et le matin avant la Grand-messe, mon confessionnal était ouvert aux paroissiens de Casamari, paroisse de quasiment 5000 âmes. J'avais donc assez de travail. Hors du temps passé dans ma cellule, je fréquentais l'église abbatiale, déserte, pour y faire la Via Crucis et adorer Notre-Seigneur dans son tabernacle, Solus cum solo, la plupart du temps. Je passais plus de 15 mois à Casamari, comme dans un paradis, mais il était écrit que ce beau temps allait, aussi, s'obscurcir et qu'une violente tempête m'attendait, à l'improviste.


M'étant absenté pour affaires personnelles à Rome, à mon retour j'aperçus de suite que quelque chose était changé. Le R.P. Abbé était absent. A peine étais-je dans ma chambre que je vis venir le prieur qui était mon pénitent le visage plein de tristesse, qui me dit que je devais, dans le plus bref délai, quitter Casamari et trouver un autre abri.


Pourquoi cette expulsion ? Le prieur me dit : "Le Père Abbé a été informé que vous auriez dénoncé au Vatican qu'une exposition de nus a été inaugurée dans la salle de la Bibliothèque de l'abbaye et l'Abbé a été réprimandé par le Révérendissime Abbé Sighard, la plus haute autorité de l'Ordre cistercien". Je me souvins alors de la lettre envoyée à l'Abbé Sighard par moi-même, sous le sceau du secret. Dans cette lettre, je priais cet Abbé de faire connaître au Vatican qu'un moine de Casamari accompagné d'un prêtre italien postulant de ce monastère, scandalisés de l'ouverture de l'exposition de nus et, surtout, du prospectus reproduisant ces nus, imprimé à l'imprimerie du monastère et envoyé, gratuitement, aux paroissiens de l'abbaye et aux visiteurs, portant sur la première page, après le nom de l'Abbé, mon nom et mes titres ecclésiastiques comme président d'honneur de cette singulière exposition, m'avaient averti de cette singulière exposition capable de provoquer l'étonnement du Vatican.


Dans ma lettre à l'Abbé Sighard, je disais que j'étais absolument ignorant de cette exposition et que personne ne m'avait demandé mon accord pour y figurer comme co-président d'honneur. Je priais donc l'Abbé de rétablir la vérité auprès du Vatican, mais de ne pas faire connaître, à Casamari, cette correspondance. L'Abbé Sighard avait eu l'indélicatesse de révéler à l'Abbé Butara77i le contenu de ma lettre. D'où la fureur de Butarazzi et sa décision de m'expulser illico de l'abbaye. Donc, aucune sanction pour les promoteurs de l'exposition scandaleuse, mais punition pour moi, prétendu dénonciateur des moines. Le Prieur m'accorda un délai d'un jour pour faire mes paquets et trouver un refuge.


Après longue réflexion, je me souvins de la sympathie de Mgr rEvêque de cette région envers moi. Je me rendis donc à l'évêché et lui demandais s'il y avait une chapelle quelconque, avec une sacristie où j'aurais pu mettre un lit pour coucher et une table pour travailler et où je m'installerais. L'Evêque me répondit qu'à une vingtaine de kilomètres de Casamari, sur une colline, se trouvait une belle église, avec presbytère, dont le curé ne faisait pas sa résidence, qu'il avertirait ce curé de sa décision de prêter ces lieux, en lui spécifiant qu'il restait toujours titulaire de la paroisse, mais qu'il me considérait comme prêtre habitué, avec permission d'habiter au presbytère vide et de dire la Messe à l'église.


Je remerciais l'évêque et louais une camionnette qui me transporta ainsi que mes affaires au presbytère de cette paroisse. Le curé fut enchanté de la décision de son évêque et il ne se réserva que les services liturgiques payants, comme baptême, mariage, funérailles, tandis que les autres services restaient mon lot : catéchisme, visite des malades, messe du Dimanche, etc.


Cette petite paroisse, appelée Arpino, ne comptait qu'une dizaine de familles possédant champs de blé et arbres fruitiers. C'était des paysans, donc pourvus de quelques bêtes de somme, d'un poulailler, d'un clapier. Gens à l'aise. Arpino possède un petit restaurant. L'église a un vieux sacristain, très sympathique. Certes, je devais subvenir à mes besoins, mais on me faisait des cadeaux : oeufs, lait, etc...


Je filais des jours heureux avec le petit troupeau dont j'étais le berger en second et je croyais que Arpino serait mon dernier séjour en ce monde. Or, le futur que la Providence divine me préparait, à pas accéléré s'avançait... Une année et quelques mois s'étaient écoulés : durant cette pause, j'avais fait connaissance avec nombre de gens et mon presbytère regorgeait de cadeaux : une cuisine toute neuve, un frigo qui conservait au frais les emplettes que je faisais toutes les semaines dans la ville, appelée aussi Arpino, distante d'une demi-heure de marche, mais cette distance se réduisait à quelques minutes quand mes paroissiens se rendaient en auto en vilie et m'invitaient à monter avec eux.


Dans cette ville, j'ai fait amitié avec des religieux et avec l'archiprêtre qui m'invitait à présider les grandes fêtes, surtout en la fête de l'Assomption de la Ste Vierge, fête religieuse suivie d'un festin copieux. Je rentrais chez moi avec, dans la poche, les honoraires de la messe pontificale. Tous les dimanches, on s'arrachait pour m'inviter à déjeuner. Ces amitiés me furent toujours fidèles. Mais l'orage s'approchait : à la veille de Noel, vers midi, alors que j'étais en train de préparer la crèche, la première crèche à Arpino... J'y tenais et avais consacré plusieurs milliers de lires à l'acquérir, car c'était une attraction unique pour mes enfants du catéchisme. Ces enfants étaient tout yeux, bouche bée autour de moi quand je leur montrais le petit Jésus, sa maman Marie, St-Joseph et, dans un coin, la caravane des rois Mages et que, se haussant sur leurs petits pieds, ils apercevaient l'Etoile miraculeuse. C'était facile de leur faire comprendre l'amour ineffable de Dieu devenu petit bébé par amour pour nous. Pas besoin de leur démontrer l'existence des anges, la bouche toute grande pour entonner le Gloria in excelsis... Ces enfants de paysans connaissaient les pâtres, semblables à leurs frères, les moutons qui composaient leurs petits troupeaux, St-Joseph tout chenu semblable à notre vieux sacristain. La crèche, invention sublime de François d'Assise, est un catéchisme vivant et à la portée des enfants. Je ne regrettais pas ma petite fortune, disparue dans l'achat de cette belle crèche, quand se présentait à moi un prêtre, que j'avais connu jadis à Ecône, en Suisse. Il me dit à brûle-pourpoint : "Excellence, la Ste Vierge m'envoie pour vous amener, de suite, au fond de l'Espagne pour un service à lui rendre. Mon auto vous attend à la porte du presbytère et nous partirons de suite pour être rendus là-bas à Noel."


Eberlué par cette invitation, je lui dis : "Si c'est un service demandé par la Ste Vierge, je suis prêt à vous suivre au bout du monde, mais il me faut prévenir le curé pour la Messe de Noel et préparer ma petite valise. Entre temps, comme il est près de midi, allez au restaurant du village et mettez-vous quelque chose sous la dent". Il me répondit : "Nous sommes trois dans l'auto et nous n'avons plus un sou dans nos poches, même pour payer une tasse de café". Je lui rétorquai : "Allez-y tous les trois, je paierai votre déjeuner". Déjeuner qui m'a coûté 3 000 lires.



Pour se rendre à Palmar de Troya, j'ai dépensé 50 000 lires en frais d'essence et de nourriture. Tandis qu'ils mangeaient et que je grignotais un bout de pain, j'ai convoqué le sacristain, lui demandant d'avertir le curé pour la Messe de Noel, lui disant que j'allais de suite en France pour affaire urgente de famille et que je rentrerai immédiatement dans deux semaines….

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