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-Saint Augustin

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-Saint Pie X

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lundi 3 février 2014

Saint Thomas d'Aquin et l'Immaculée Conception

Saint Thomas d'Aquin est le docteur angélique de la sainte Église catholique, il est le docteur des docteurs. La lecture de saint Thomas est d'une importance capitale pour la compréhension de la doctrine contre les erreurs théologiques. Il est la référence.
 
À force de lire à gauche et à droite que saint Thomas a nié l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge et que beaucoup ont pu croire que cela était vrai. Une note de bas de page sauve l'honneur de saint Thomas et de l'Immaculée Conception.

Référence : Somme théologique de S. Thomas d'Aquin traduite en français et annote par F. Lachat, Quatrième édition, Tome sixième, 1880, p.133 à 143.
 
 
 
Le vicaire de Jésus-Christ a fait entendre au monde, du haut de la chaire suprême, ces immortelles paroles : «Par l’autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des apôtres Pierre et Paul et de la Nôtre, Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui tient que la bienheureuse vierge Marie, dans le premier instant de sa conception, a été, par une grâce et un privilège spécial accordé par le Dieu tout-puissant en vue des mérites de Jésus-Christ sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tâche du péché originel, est révélée de Dieu et que par conséquent elle doit être crue fermement et inviolablement par tous les fidèles. » (Lett. Apost. De Pie IX définissant l’Imm. Concept.) Après cette infaillible décision, qu’importe à la foi le sentiment particulier des docteurs? « Rome a parlé : la cause est finie. » comme saint Augustin le disoit de son temps. Cependant pour l’honneur de la sainteté, de la tradition chrétienne et de la théologie catholique, nous voulons prouver que celui dont la Mère du saint amour avoit ceint les reins n’a pas trahi le devoir de la reconnoissance avec les intérêts de la vérité, en flétrissant la pureté de sa céleste Protectrice.
 
1° Saint Thomas, In Sentent. I, dist. XLIV, art. 3, ad 3, a enseigné que la Sainte Vierge fut exempte du péché originel. Les anciennes éditions de ses ouvrages, nommément celle de Lyon 1520, revue par Lambertus Campennsis; puis celle de Rome 1570, faite par l’ordre de Pie V et confrontée sur les meilleurs manuscrits (ad probatissimos codices collata), renferment ce passage, à l’endroit indiqué : « La pureté se conçoit par l’absence de son contraire. La plus grande pureté possible dans les créatures est donc celle qui n’est souillé par aucun péché; et telle est la pureté de la Vierge Bienheureuse, qui fut exempte du péché originel et du péché actuel (quæ peccato originali et actuali immunis fuit). Cependant cette pureté étoit au-dessous de celle de Dieu, parce qu’elle renfermoit la possibilité du péché. » Si les anciennes éditions pouvoient ne pas offrir au lecteur une garantie suffisante, nous lui donnerions celle des manuscrits. En 1388, un demi-siècle avant l’invention de l’imprimerie, Pierre d’Ally, parlant au nom de l’Université de Paris, cita le passage qu’on vient de lire dans un mémoire présenté au pape résidant à Avignon contre Jean de Montson (Monte sono). On le trouve encore dans d’autres théologiens qui jouissent d’une grande autorité.
 
2° Saint Thomas, In Galat., cap. III, lect. 6, excepte la Sainte Vierge des femmes qui ont contracté le péché originel. Cinq éditions de cet ouvrage ont été données de 1525 à 1555 : quatre à Paris, 1525, 1529, 1532 et 1541; puis une à Venise, 1555. Ces cinq éditions, « purgées de plusieurs fautes par la collation des plus anciens manuscrits, » disent les titres, portent à l’endroit que nous venons d’indiquer : « Bien qu’il ait daigné se faire malédiction pour nous, le Christ est le seul et l’unique qui ne soit pas soumis à la malédiction du péché. C’est de là qu’il est dit dans le Psaume : « Je suis le seul jusqu’à ce que je passe; » de même : « Il n’y en a point qui fasse le bien, il n’y en a pas un seul; » et Eccl., VII, 29; « Entre mille hommes j’en ai trouvé un seul, » savoir Jésus-Christ, qui est sans péché; « mais de toutes les femmes je n’en ai pas trouvé une seule » qui n’ai quelque péché, du moins le péché originel ou le péché actuel. On excepte la Vierge très digne de louanges, la très-pure Marie qui fut exempte de tout péché, du péché originel et du péché véniel; (excipitur purissima et omni laude dignissima V. Maria, quæ a peccato immunis fuit, originali et veniali).
 
Les quatre premières éditions qui renferment ce passage, celles de Paris, se succèdent rapidement, dans l’intervalle de 13 ans, paroissant 3, 4 et 6 ans les unes après les autres; elles se répandirent donc au loin, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne comme en France, et bientôt après l’édition de Venise fut entre les mains de tous les savants de la Péninsule. Et lorsque parurent ces publications, la question sur l’état primordial de la Sainte Vierge agitoit l’Europe entière, divisant les universités, les chapitres, les ordres monastiques et pour ainsi dire les églises; les religieux, les professeurs, les prélats, retirés dans les bibliothèques, cherchoient partout des preuves, partout des réfutations; la réponse du jour succédoit à l’argument de la veille, toute assertion douteuse étoit soumise à l’examen de la science et toute allégation fausse convaincue de mensonge. Au milieu de cette lutte qui passionnoit tous les esprits, dans ces temps de patientes recherches et de longues études, voire même de critique (n’en déplaise aux voltairiens de toute sorte), quand la maladresse apportoit un texte altéré par les copistes ou par la mauvaise foi, d’unanimes réclamations descendoient des chaires publiques et s’élevoient en même temps du fond des monastères. Eh bien, voilà que cinq éditions répandues dans le monde catholique produisent à la lumière un témoignage des plus formels, une déclaration péremptoire que l’on attribue au prince de l’École, au docteur angélique, à la plus grande autorité dans la science divine; et pas une université ne dévoile l’interpellation, pas un adversaire de l’Immaculée Conception ne proteste contre la fraude, pas une voix ne dénonce les faussaires à l’animadversion publique! Donc le passage qui proclame la pureté perpétuelle de la Vierge se trouvoit dans les manuscrits, donc il sorti de la bouche de saint Thomas, donc il est authentique. Le P. De Rubeis, dans l’ouvrage De gestis, et scriptis ac doctr. S. Thomæ, Venise 1750, p.82, dit que les manuscrits du Commentaire sur l’Épître aux Galates renferment des variantes. Cela est vrai. Aucun de ces manuscrits n’est de la main de saint Thomas; nous le devons à de zélés disciples qui recueilloient les paroles du maître à mesure qu’elles descendoient de la chaire; ils varient donc, ils doivent varier dans l’expression, mais ils n’ont qu’une voix sur la doctrine. Que prouvent donc ces variantes d’une part, et cette unanimité de l’autre? Deux choses : d’abord que les auteurs des manuscrits ne sont pas copiés les uns les autres, ensuite qu’ils ont fidèlement reproduit la pensée du saint docteur. Au lieu d’un témoin, nous en avons trente; voilà tout.
 
En 1549, onze ans après la dernière des quatre éditions de Paris, F. Jacobus Albertus Castrensis en donna une nouvelle, qui supprime l’exception faite en faveur de la sainte Vierge : Exipitur purissima, etc. Sur quoi fonde-t-on ce retranchement? L’éditeur dit, dans la préface, qu’il a voulu corriger les fautes d’impressions. Une phrase entière, énonçant une doctrine fondamentale vivement controversée, c’est là certes une singulière faute typographique! « Si c’en eût été une, dit le P. Suchet dans les notes de l’ouvrage intitulé : Critique de la biblioth. des auteurs eccl…, par Elies du Pin, Paris 1730, p.717; si c’en eût été une dans l’édition de 1525, ne l’eût-on pas corrigée dans les suivantes? Si les réviseurs des épreuves ne se fussent point aperçus de la faute, les théologiens au moins et les savants ne l’eussent-ils pas remarquée? Leur eût-il fallu 24 ans pour s’en apercevoir? » Dans le but d’attirer les acheteurs, le susdit Castrensis annonce qu’il publie de nouveaux commentaires de saint Thomas sur les Épitres canoniques de saint Jacques, de saint Pierre et de saint Jean; mais ces écrits grossièrement apocryphes, sont d’un Thomas anglicus, que le savant critique prend pour Thomas angelicus. Enfin le P. Suchet montre qu’il n’a point consulté les manuscrits. Tout son mérite est d’avoir dédié sa publication, « pour se mettre à l’abri des traits de l’envie, » à un évêque de Maux, qu’il dit grand admirateur d’Erasme. La manœuvre dont il s’étoit rendu coupable ne resta pas longtemps cachée. Une ancienne brochure qui se trouve à la bibliothèque impériale de Paris, Saint-Vict., 956, sous ce titre : Certum quid circa doct. doctoris angel. S. Thomæ Aquin…, renferme ces mots, p.200 de la collection : « On a falsifié, non-seulement l’explication de la Salutation angélique, mais encore le Commentaire sur l’Épîtres aux Galates. Les premières éditions de cet ouvrage portent : « …Mais de toutes les femmes je n’en ai pas trouvé une seule qui n’ait quelque péché, du moins le péché originel ou le péché actuel. On excepte la Vierge très-digne de louanges, la très-pure Marie, qui fut exempte de tout péché, du péché originel et du péché véniel. » Dans les éditions plus récentes, une main peu délicate a supprimé la dernière phrase : « On excepte, etc. »» D’autres ouvrages ont soulevé cette réclamation; mais chose étrange ou plutôt toute simple dans les siècles de lumières et de progrès, aucun éditeur ne l’a entendue jusqu’à ce jour.
 
3° Saint Thomas enseigne, dans la Salutation angélique, que la sainte Vierge n’a encouru ni le péché originel, ni le péché véniel, ni le péché mortel. Un prêtre qui rappelle les anciens savants, M. Uccelli, de Bergame, a retrouvé dans les bibliothèques de Paris cinq manuscrits de cet opuscule : le premier à la bibliothèque de Sainte-Geneviève, n° 676, autrefois CC fol°, p.84; le deuxième à la bibliothèque impériale, du fond du Roi, n°426, p.79; le quatrième, pareillement à la bibliothèque de l’Arsenal, n°581 g. in-folio. Les recueils qui contiennent le premier et le deuxième de ces manuscrits forment peut-être, dit M. Ucceli dans l’Ami de la Religion, CLXXII, p.519, la première collection qui ait été faite des opuscules de saint Thomas. Le manuscrit de Sainte-Geneviève et celui de Saint-Victor sont du XIIIᵉ siècle; Echard en défend l’authenticité, p.333, et le P. de Rubeis dans l’écrit déjà cité, p.90. La collection dans laquelle se trouve le manuscrit de Notre-Dame renferme plusieurs opuscules, dont un intitulé : De la discussion publique dans le concile de Bâle sur la conception de la sainte Vierge, rapport fait à la commission chargée d’examiner cette question. L’auteur de ce rapport, Jean de Ségobie, évêque de Césarée, y joignit comme pièce justificative la Salutation angélique, de saint Thomas, car il la cite et l’invoque souvent. Ainsi qu’on le voit par une lettre publiée tout récemment encore dans l’ouvrage : Pareri della deinizione dommatica della concept. della B. V. M., part. II, vol. IV, p.7, une copie du même manuscrit fut envoyée, munie du sceau royal, à Rome, par S.E. Crescenzi, nonce apostolique à Paris. Enfin la collection de l’Arsenal porte, à la fin du traité de saint Thomas contre les Sarrasins : « Écrit par le frère Vliet, prêtre de Rethy (en Belgique), l’an 1408.» Tels sont nos manuscrits : d’une part, ils datent du XIIIᵉ siècle; d’une autre part, ils ont eu pour auteurs ou pour garants des Français, un Belge et un Espagnol, car Jean de Ségobie avait été chanoine de Tolède; ajoutons que le cahier de Notre-Dame a reçu l’approbation tacite du concile de Bâle, et tout le monde nous accordera cette conclusion, que nos monuments constatent la croyance de toute l’Europe durant deux siècles du moyen-âge.
 
Eh bien, si l’on confronte sur ces manuscrits les éditions imprimées de Saint Thomas, celles de Paris, d’Anvers, de Cologne, même celle de Venise 1776, même celle de Rome faite par l’ordre de Pie V, on verra que la haine de l’Immaculée Conception a porté une main coupable sur le texte primitif de la Salutation angélique. Selon ces éditions, le chef de l’École, après avoir dit que l’ambassadeur du Très-Haut vénéra la sainte Vierge parce qu’elle surpassoit les anges par la grâce et par la familiarité avec Dieu, ajoute : « Elle les surpassoit aussi par la pureté; car non-seulement elle étoit pure en elle-même, mais encore elle a procuré la pureté aux autres. Elle étoit très-pure en elle-même quant à la faute, parce qu’elle n’encourut ni le péché mortel ni le péché véniel (nec mortale, nec veniale peccatum incurrit). » Encourir le péché mortel ou le péché véniel, cela n’est d’aucune langue; le verbe appelle un autre complément. Aussi le manuscrit de Sainte-Geneviève et celui de l’Arsenal disent-ils : « Elle n’encourut ni le péché originel, ni le péché véniel, ni le péché mortel (nec originale, nec veniale, nec mortale peccatum incurrit); » le manuscrit du Roi, celui de Saint-Victor et celui de Notre-Dame portent : « Elle n’encourut ni le péché originel, ni le péché mortel, ni le péché véniel (nec originale, nec mortale, nec veniale peccatum incurrit). » On voit qu’on a supprimé, dans les éditions imprimées, un mot essentiel, celui de originale. On le voit clairement, manifestement : Les manuscrits de Paris portent en eux-mêmes toutes les preuves de l’authenticité la plus irréfragable ; les anciens auteurs en prouvent l’autorité; Bernard De Bustis va jusqu’à reproduire dans l’office de la Conception, première leçon du jour de l’octave, le célèbre nec originale, nec mortale, nec veniale peccatum incurrit; Salmeron, sur l’Épître aux Romains, disp. 5, dit que ces paroles sont de saint Thomas, et la brochure citée plus haut, de la bibliothèque impériale, en flétrit la suppression frauduleuse. Mais pourquoi tant de preuves, tant de témoignages? L’homme qui se comprend dit-il : Encourir le péché actuel, ou le péché originel?
 
4° Saint Thomas, dans la Somme théologique, p. III, qu. XXVII, art. 3, n’a pas enseigné que la sainte Vierge a été purifiée après son animation. Nous le disons tout d’abord, cet article est un tissu de sophismes et de contradictions. On demande dans le titre : « La Vierge bienheureuse a-t-elle été sanctifiée avant son animation? » Par sanctifier on entend là, comme nous allons le voir, « purifier du péché originel. » Lors donc qu’on demande si « la Vierge bienheureuse a été sanctifiée avant son animation, » on suppose qu’elle a contracté le péché originel, c’est-à-dire on suppose la question tout en la posant. On répond : « La bienheureuse Vierge Marie n’a pas été sanctifié avant son animation, et cela pour deux raisons. D’abord la sanctification dont il s’agit n’est autre chose que la purification du péché originel; car la sainteté est la pureté parfaite, comme le dit saint Denis. Or on ne peut être purifié du péché que par la grâce, dont la créature raisonnable est le sujet. Donc la bienheureuse Vierge Marie n’a pas été sanctifiée avant l’infusion de l’âme raisonnable dans son corps. » Reprenons cela rapidement. « La sanctification dont il s’agit n’est autre chose que la purification du péché originel. » Là encore, cercle vicieux; car on suppose ce qu’il s’agit de prouver, que la Mère de Dieu, c’est-à-dire la suprême Dominatrice a été vaincue, subjuguée, possédée par le serpent infernal, dont elle devoit écraser la tête. - « La sainteté est la pureté parfaite : » oui la pureté qui a été purifiée du mal, mais plus encore la pureté qui n’en a jamais subi les atteintes. Dieu n’a-t-l pas la sainteté parfaite? et cependant qui oseroit parler de sa sanctification? « La créature raisonnable est le sujet de la grâce : » oui, quand la grâce agit dans la créature; non, quand la grâce agit hors de son sein. Dieu écarte une pierre d’achoppement qui me préparoit une lourde chute; cette grâce est faite en ma faveur hors de moi, je ne la reçois pas dans mon âme. Le Verbe éternel a sauvé l’arche de la nouvelle alliance au milieu du déluge de l’iniquité, il n’a pas permis au péché de souiller le temple qu’il devoit habiter, il a suspendu les lois de la nature corrompue dans la conception de son auguste Mère; en un mot, il a arrêté la contagion universelle devant l’âme de la femme bénie entre toutes les femmes, mais il n’a pas répandu dans son âme la grâce de la purification. - « Donc Marie n’a pas été sanctifiée avant l’infusion de l’âme raisonnable dans son corps : » non; elle ne l’a pas même été après; elle ne l’a jamais été, parce qu’elle n’a jamais eu besoin de l’être. Que prouve donc tout ce fatras? Rien.
 
L’auteur de l’article que nous examinons continue : « Ensuite, comme la créature raisonnable est seule capable de péché, l’enfant conçu ne peut en être souillé avant d’avoir reçu l’âme raisonnable. Si donc la Sainte Vierge avoit été sanctifié d’une manière quelconque avant son animation, elle n’eût jamais contracté la tache du péché originel; dès lors elle n’auroit pas eu besoin de la rédemption, du salut apporté par Jésus-Christ. Mais Jésus-Christ est « le Sauveur de tous les hommes, » comme le dit saint Paul : donc, etc.» Ces paroles prouvent précisément le contraire de ce qu’on veut prouver. - « Comme la créature raisonnable est seule capable de péché, l’enfant conçu ne peut en être souillé avant d’avoir reçu l’âme raisonnable : » le corps de la Vierge mère a donc été pur avant son animation, dans les premiers moments de son existence. D’un autre côté son âme, formée par Dieu même, ornée de tous les trésors de la grâce, brilloit de toute pureté quand elle parut à l’existence : donc ni l’âme, ni le corps de Marie, ce vase d’élection, ce miroir de la sainteté, n’ont jamais subi l’infection du péché originel. - « Si la Sainte Vierge avoit été sanctifiée avant son animation, elle n’eût jamais contracté la tache du péché originel : » non, elle ne l’a jamais contractée, et puis? - « Dès lors elle n’a pas eu besoin de la rédemption : » je distingue : pour être purifiée du mal, non; pour être mise à l’abri de ses atteintes, si; car elle a été, comme on le lit dans la définition dogmatique portée par Pie IX, « préservée et exempte de toute tache du péché originel en vue des mérites de Jésus-Christ. » - « Jésus-Christ est le Sauveur de tous les hommes; » sans doute; il l’est quand il purifie du péché originel, il l’est plus parfaitement encore lorsqu’il préserve de ses souillures.
 
Si nous avions le temps d’examiner les réponses aux objections, nous verrions qu’elles ne sont pas moins contraires à la plus simple logique. On dit : « 1° Saint Jean-Baptiste n’a été sanctifié qu’après son animation. » Pourquoi s’arrête-t-on là? Si nous faisons quatre ou cinq exceptions, tous les hommes n’ont été sanctifiés qu’après leur naissance : plusieurs, hélas! ne l’ont jamais été : que s’ensuit-il contre la pureté de la fille du Père, de la mère du Fils et de l’épouse du Saint-Esprit, contre la sainteté de celle qui n’a d’égal ni de supérieur que Dieu? - « 2° Si la bienheureuse Vierge n’avoit jamais été souillée par le péché originel, cela dérogeroit à la dignité de Jésus-Christ.» Quoi! la sainteté de la mère déroge à la dignité du Fils! - « 3° La fête de la Conception ne prouve pas que la Vierge bienheureuse ait été sainte dès le premier moment de son existence, parce qu’on ne sait pas quand elle a été sanctifiée.»  Les souverains pontifes raisonnent différemment. Alexandre VII, cité par Pie IX, dans les Lettres apostoliques indiquées plus haut, dit : « Les fidèles célèbrent la fête de la Conception dans la pensée que la Vierge Marie, mère de Dieu…, a été mise à l’abri du péché originel. » Et le docteur que nous réfutons, voulant prouver que la Vierge sans tache a été sainte dans sa naissance, dit à l’article prédédent, argument sed contra : « L’Église célèbre la nativité de la bienheureuse Vierge. Or l’Église ne célèbre dans ses fêtes que des choses saintes : donc la bienheureuse Vierge a été sainte dans sa naissance.»
 
Voilà tout l’article II. Eh bien, le prince des philosophes et des théologiens est-il l’auteur d’une page qui renferme autant de non-sens et de contradictions que de mots? Le lecteur a depuis longtemps donné la réponse. La mort, probablement le poison, préparant des regrets éternels à la science, à la religion, vint arrêter le docteur angélique au milieu de sa carrière. La brochure Certum quid, de la bibliothèque impériale, renferme ce passage, p. 201 bis : « Une chose bien certaine, c’est que saint Thomas n’a pas terminé la Somme théologique. Albert de Brixie, disciple du saint, et Henri Gorrich ajoutèrent la troisième partie; l’un fit les 90 premières questions, l’autre les questions suivantes jusqu’à la fin. » D’ailleurs le procès de sa canonisation, n° 79, dans les Bollandistes, renferme ces mots : « Le frère Thomas posa la plume (organa scriptonis) à la troisième partie de la Somme.
 
Cela demande peut-être une explication. Les différents ouvrages de saint Thomas ont été composés de trois manières. D’après la tradition et comme nous le voyons par les manuscrits, le chef de l’école théologique, après avoir médité un sujet, en traçoit les pensées fondamentales souvent à l’aide d’un amanuensis (homme à la main, secrétaire écrivain). Ensuite, quand il destinoit son œuvre à la publicité, il développoit la matière; puis il revenoit sur ce second travail, il le limoit, il le polissoit avec un soin extrême, changeant, ajoutant, retranchant plus souvent encore; les manuscrits autographes sont couverts de variantes et de ratures. C’est de cette manière qu’ont été composés les commentaires d’Isaïe, de Boèce et de saint Denis, mais principalement la Somme philosophique et les deux premières parties de la Somme théologique : aussi quel fini, quelle perfection dans ces écrits! Comme tout se trouve à sa place, comme tout s’enchaîne et forme faisceau! pas un membre de phrase qu’on puisse effacer; et si quelques formules nous paroissent étranges, c’est que les larges idées qu’elles expriment dépassent les idées de la philosophie du jour. D’autres fois le grand docteur, après avoir esquissé sur le parchemin ses sublimes conceptions, les développoit de vive voix dans la chaire publique ou dans la chaire sacrée; et de ses disciples ou ses auditeurs recueilloient ses paroles, à mesure qu’elles sortoient de sa bouche, le plus complètement qu’ils pouvoient. C’est ainsi qu’ont été écrits les commentaires sur saint Matthieu, sur saint Jean depuis le chapitre V, sur les Épîtres de saint Paul, excepté l’Épître aux Romains, celle aux Corinthiens et celle aux Hébreux; l’explication de l’Oraison dominicale, du Symbole, du Décalogue, des fêtes, etc. Ces ouvrages ou plutôt ces reportationes, comme les appelle Picinardus, qui nous donne là-dessus de curieux détails; ces rapports décousus, abrupts, mutilés, remplissent les siècles d’admiration : qu’eût-ce été si, comme Eschines le dit de Démosthènes dans saint Jérôme, ad Paulinam, II, « nous avions entendu le rugissement du lion! » Enfin les disciples du maître ou ses frères en religion se chargeoient souvent d’exécuter le plan qu’il avoit tracé, de finir les dissertations qu’il avoit ébauchées, d’écrire les articles dont il avoit posé les titres. La troisième partie de la Somme théologique a été faite de cette manière après sa mort, de même aussi, du moins en partie, les livres Perihermeniarum, Meteororum, Ethicorum, Politicæ, De cælo, De divinatione per Somnium, Compendium theologiæ. Si l’on considère la vie de saint Thomas; si l’on compte les années de son enfance, le temps de ses études, ses nombreux voyages à pied dans toute l’Europe, ses travaux dans l’enseignement public, ses fréquentes prédications dans plusieurs pays, ses stations prolongées dans le saint tribunal, on comprendra qu’il n’a pas écrit lui-même de 17 à 20 volumes in-folio. Ses manuscrits autographes sont peu nombreux : on ne connoit de sa main, si nous ne nous trompons, que de longs fragments de la Somme philosophique chez l’avocat Fantoni à Ravetta, diocèse de Bergame; le commentaire d’Isaïe, celui de Boèce sur la Trinité, ceux de saint Denis sur les Noms divins et sur la Hiérarchie céleste, à la bibliothèque royale de Naples; puis un sermon assez court, trouvé par le docteur Uccelli à la bibliothèque de Bâle. Au demeurant, la dernière partie de la Somme révèle souvent une main étrangère : on remarque bien encore, dans la disposition des matières, les traces du grand génie, ab ungue leonem; mais on ne retrouve point partout cette netteté de forme, cette lucidité d’expression, cette profondeur de raisonnement qui distinguent les deux premières parties.
 
Aussi la troisième ne jouissoit-elle pas sans réserve, dans le moyen-âge, de l’autorité qui s’attache au nom de saint Thomas. En 1395, le P. Nicolas Eymeric, inquisiteur de l’Aragon, écrivit un long traité contre l’Immaculée Conception. Il y rassembla, comme dans un arsenal, toutes les armes bonnes ou mauvaises que pouvoit lui fournir le plus autorisé des théologiens; il invoque la dissertation sur le mal, le commentaire sur les Sentences, la première partie de la Somme théologique, qu. LXXXI; mais il ne cite pas un mot de la troisième. Un autre écrivain de la même époque, le P. Girard Renerius procède pareillement dans un ouvrage pareil. On ne croyoit donc pas, dans ces temps si rapprochés du saint docteur, que le fameux article de la troisième partie fût de lui. La brochure de la bibliothèque impériale généralise le fait qui appuie cette conclusion : « Martanellus et Perruzzinus, dit-elle, p. 200, remarquent que les thomistes, dans la dispute contre les scotistes sur l’Immaculée Conception, citent bien quelques opuscules du docteur angélique; mais ils n’apportent jamais en témoignage la troisième partie de la Somme, pourquoi? parce que tout le monde savoit qu’elle ne doit pas tout entière le jour au plus grand des théologiens.» On négligeoit même de transcrire cette troisième partie; car on n’en trouve que de rares manuscrits, tandis que ceux de la deuxième abondent, et plus encore ceux de la première. Le lecteur peut voir d’autres preuves dans les ouvrages que nous avons indiqués; l’espace nous force de passer outre.
 
5° Enfin saint Thomas n’a pas combattu l’Immaculée Conception dans la Somme théologique, 1re 2e p., qu. LXXXI, art. 3. Cet article viole, comme celui de la troisième partie, toutes les règles de la plus simple logique. On dit d’abord que, si un homme ne contractoit point le péché originel, « il n’auroit pas besoin de la rédemption opérée par le Fils de Dieu. » Nous avons déjà vu ce sophisme : il n’auroit pas besoin de la rédemption pour en être préservé, c’est faux. Tous les hommes engendrés selon la nature doivent contracter le péché originel, parce qu’ils naissent d’un père coupable; la sainte Vierge étoit soumise à cette obligation, parce qu’elle est une fille d’Adam; mais Jésus-Christ en étoit exempt, parce qu’il a été conçu du Saint-Esprit. L’Homme Dieu est donc Saint par naissance, mais les simples hommes le sont par grâce de deux manières : la sainte Vierge a été rachetée de l’obligation de contracter le péché originel, ses frères sont rachetés du péché même. On dit ensuite : « Le péché originel se transmet… du premier père à ses descendants, comme le péché actuel se transmet… de la volonté aux membres du corps. Or le péché actuel peut se transmettre à tous les membres…; donc le péché originel se transmet à tous ceux qui descendent d’Adam… » La conséquence est plus étendue que les prémisses : elle conclut de la possibilité à l’acte. Le péché peut se transmettre : donc il se transmet réellement! Jamais le prince des philosophes n’a raisonné de cette façon.
 
Mais admettons que ce raisonnement n’est ni faux ni apocryphe; supposons que saint Thomas prouve, là, que tous les hommes ont contracté le péché originel, encore devrons-nous le compter parmi les défenseurs de l’Immaculée Conception. Le concile de Trente, Sess. V, decret. de pecc. orig., canon 2 et 3, définit sous peine d’anathème que la première prévarication a nui non-seulement au premier père, mais encore à sa prospérité; que son péché, devenant propre à chacun de ses descendants, se transmet à tous les hommes, non par imitation, mais par génération; puis il ajoute : « Cependant le saint concile déclare que son intention n’est pas de comprendre, dans le décret concernant le péché originel, la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu. » Saint Thomas ne procède pas différemment. Il prouve, nous le supposons toujours, que tous les hommes ont contracté le péché originel; puis il dit, dans le Commentaire sur l’Épître aux Galates : « On excepte la Vierge très-digne de louanges, la très pure Marie, qui fut exempte du péché originel et du péché actuel. »
 
6° Nous sommes en droit de conclure, ce nous semble, que les ouvrages de saint Thomas ont été altérés dans les passages relatifs à la conception de la sainte Vierge : l’altération se trahit elle-même par les non-sens qu’elle met dans la bouche du plus grand des docteurs; les premières éditions la prouvent en nous faisant connoître les textes primitifs; les manuscrits la mettent en évidence par les témoignages les plus irréfragables; enfin tous les savants la dénoncent dans tous les temps, depuis le XIIIe siècle jusqu’à nos jours; depuis l’ouvrage Contra corruplorium D. Thomæ Aq., par Ægidius de Roma, disciple et auditeur du saint, jusqu’aux écrits du cardina Lambruscini et du P. Perrone. Le fait est donc certain : peut-il s’expliquer? Ce qui donna naissance à la dispute sur l’état primitif de la Vierge mère, c’est la fête de sa conception. Comme Denriger le prouve dans l’écrit intitulé : Die Lehre der Vnbefleckt. Empægniss der S. Jungf. M., cette fête est beaucoup plus ancienne qu’on ne le pense généralement en France; établie en Orient dès le Vᵉ siècle, elle fut introduite à Naples et à Crémone dans le VIIIᵉ, en Espagne dans le Xᵉ, en Angleterre dans le XIᵉ, en Belgique dans le commencement du XIIᵉ, à Lyon dans le milieu du même siècle, en 1154. Dans une lettre aux chanoines de cette dernière ville, saint Bernard, tout en réservant le jugement à l’Église romaine, déclara que la conception de Marie n’est pas un objet digne d’une fête chrétienne. Les termes de cette lettre (c’est la 174ᵉ du saint) n’ont pas toute la clarté désirable; on dispute encore aujourd’hui sur la question de savoir s’il s’agit, là, de la conception active ou de la conception passive de la bienheureuse fille de Joachim. Quoi qu’il en soit, les théologiens se divisèrent en deux parties. Plusieurs, comme Guaric et Nicolas, l’un abbé, l’autre religieux de Saint-Alban; Hervé, de Dole; Adrien IV, avant son pontificat; Guillaume Petit, évêque de Paris; Reckam, chanoine régulier, en Angleterre, écrivirent contre saint Bernanrd; d’autres prirent sa défense : Nicolas de Saint-Alban, abbé de Celles; Maurice Soliac, évêque de Paris, qui interdit la nouvelle fête dans son diocèse; puis Albert-le-Grand, de l’ordre de saint Dominique. En attendant le moment favorable de mettre saint Thomas de leur côté, les religieux de cet ordre attaquèrent l’Immaculée Conception. Jean de Montson poursuit ouvertement les hostilités en 1387; condamné par l’évêque et par l’Université de Paris, il fuit près du pape schismatique à Avignon; menacé d’une condamnation plus sévère que la première, il prend de nouveau la fuite. Tous les soldats valides de la communauté se rallient autour du porte-enseigne deux fois fugitif; l’Université de Paris leur ferme ses chaires pendant 25 ans, le peuple les appelle maculistes et ne leur donne plus d’aumônes. Bandelle renouvelle le combat en 1481; défense, portée par Sixte IV, de parler et de prêcher publiquement sur la conception de Marie. Vingt ans plus tard, le même Bandelle change, dans le bréviaire dominicain, le mot de conception contre celui de sanctification, qui joue un si grand rôle dans la IIIᵉ partie de la Somme; le général de l’ordre, Jérôme Xavier, adopte ce changement, le Saint-Siège le condamne. En 1494, Wigand Wirth et Georges de Frickenhausen lèvent l’étendard en Allemagne; un bénédictin célèbre, Trithémius et Sébastien Brant, professeur de droit à Leipsig, repoussent leurs attaques à la tête des universités, suivi par les ordres religieux et par de nombreuses confréries, secondé par le clergé, par les évêques, par les cardinaux et par plusieurs princes. Plus tard, quatre dominicains de Berne allument en Suisse les brandons de la discorde; le peuple éteint promptement l’incendie naissant. En Espagne, les prédicateurs dominicains, suivant un décret provincial, refusent de prononcer avant le sermon les paroles consacrées par l’usage : « Adoré soit le Saint-Sacrement de l’autel et bénie la glorieuse Vierge conçue sans péché; » le général de l’ordre retire le décret en 1621 sur les injonctions sévères du roi. Nous passons les tentatives particulières, les moyens déployés dans les relations privées, les petites ressources mises en jeu dans les écoles, les thèses habilement développées, des milliers d’écrits qui dorment aujourd’hui dans la poudre des bibliothèques.
 
Cependant la foi, la piété, la science, l’autorité, tout ce qui a force et vie dans l’Église combattoit pour le plus beau privilège de notre auguste Mère. Cent quarante-quatre universités le défendoient, tous les ordres religieux le proclamoient à l’autel, dans le saint tribunal, du haut de la chaire sacrée. D’innombrables confréries, dont les noms remplissent cinq colonnes in-folio, petits caractères, dans l’ouvrage de Pierre d’Alva : Militia Immacul. Conceptionis, l’avoient inscrit sur leurs bannières. Les corporations, les villes, les provinces, les États délibérants s’engageoint par serment de mourir pour sa défense. Les souverains d’Espagne, de France, de Pologne, de Bavière, d’Autriche, de Naples conjuroient le Saint-Siège de l’ériger en dogme de foi. En même temps Sixte IV approuvoit l’office de la Conception; Pie V l’introduisoit dans le bréviaire à l’usage de toute l’Église; Clément VII élevoit la fête au rang de double-majeur; Clément X en établissoit l’octave; Grégoire XV ordonnoit de la désigner sous le nom de conception, et non de sanctification; enfin Clément XI la rendit obligatoire dans tout l’univers catholique. Ces manifestations solennelles, la voix des papes, des rois, des corps souverains, des nations entières, tout cela porta la croyance dans toutes les âmes; le jour vint où personne ne combattoit plus l’Immaculée Conception que les jansénistes comme Baius, et quelques catholiques de mauvaise marque, comme Launoy.
 
Alors, mais seulement alors les dominicains gardèrent le silence en public; et, sous le pontificat de Grégoire XVI, le général déclara qu’ils déposoient les armes aux pieds de la Vierge conçue sans péché. Cependant, et nous avons hâte de le remarquer, presque tous les écrivains célèbres de l’ordre ont reconnu sa sainteté primordiale : Robert Balkot, Ambroise Catharin, Dominique Soto, Bartholomée Carranza, Capponi de Porrecta, Thomas Campanella, Natalis Alexandre, le célèbre prédicateur allemand Tauler, saint Vincent Ferrier et très-probablement saint Dominique lui-même. Mais les hommes vulgaires du parti, croyant combattre pour le dogme catholique du péché originel, soutenoient le sentiment contraire avec une ardeur que nous avons peine à concevoir dans ce siècle de froid matérialisme, avec une violence telle que les débats de la presse actuelle ne peuvent en donner aucune idée. Voilà les faits : nous laissons au lecteur le soin d’en déduire les conséquences. Hélas! quelle influence les passions surexcitées n’exercent-elles pas sur les esprits! Quelles profondes ténèbres ne peuvent-elles pas répandre dans les consciences! Au milieu des luttes acharnées, lorsque les doctrines et les intérêts se choquent avec violence, ne se rencontre-t-il jamais des hommes qui se laissent égarer par de faux raisonnements? S’il répugnoit à la délicatesse d’admettre des altérations que vingt auteurs nous ont dénoncées, nous forcerions les plus scrupuleux d’en admettre une foule d’autres. Le P. De Rubeis signale, dans le Commentaire sur l’Épître aux Corinthiens, un long passage qu’il dit supposé. Le manuscrit cité plus haut, de Sainte-Geneviève, porte écrit à la marge, dans le Compend. theol. : « On doute que ce qui suit jusqu’à la fin du livre soit du frère Thomas d’Aquin. » Le même manuscrit, non plus que celui de Saint-Victor, ne renferme pas, dans l’Explication de l’Oraison dominicale, la deuxième demande de cette prière. Si la distance des temps et des lieux, les prétentions des copistes, l’incurie, l’ignorance ont fait altérer saint Thomas dans plusieurs points, pourquoi les mêmes causes jointes à la passion n’auroient-elles pu le faire altérer dans un autre point?
 
7° Nous sommes sûr de la réponse du lecteur; mais qu’elle soit affirmative ou négative, l’honneur de l’École n’en souffrira point. Nous effacerons, si l’on veut, tout ce qui précède; nous abandonnerons toutes les preuves qui mettent en évidence les manœuvres frauduleuses d’une main coupable; nous mettrons de côté l’autorité décisive des premières éditions, le texte authentique des manuscrits, les témoignages irréfragables des savants, tout jusqu’aux révélations du simple bon sens; nous prendrons les œuvres de saint Thomas telles qu’on les a corrigées, remaniées, manipulées à loisir; et nous y trouverons encore la doctrine que notre céleste sœur est le buisson ardent que n’ont pas atteint les flammes du péché, la rose mystique qui a répandu le parfum de la sainteté parmi les épines. Nous avons vu les principes de notre saint auteur sur la faute originelle : les voici, tels qu’ils se trouvent dans toutes les éditions de la Somme. Adam, par sa prévarication, perdit la justice primitive, qui soumettoit en lui les sens à la raison, et la raison à Dieu. Et « comme notre père commun devoit, s’il étoit demeuré fidèle, transmettre à toute sa postérité la justice originelle avec la nature humaine : ainsi la perversion contraire, le désordre causé par sa révolte, se propage de race en race, à travers les siècles, par le principe de la génération » (1re 2e p., LXXXI, 1). Le principe vital produit le corps, puis il dispose à recevoir l’âme (ibid.). En conséquence le désordre primordial naît d’abord dans le corps, ensuite dans l’âme (LXXXIII, 4); il forme, là l’élément matériel, ici le principe formel du péché (LXXXII, 3). L’élément matériel du mal, on le comprend, ne souille pas la conscience, ne rend pas coupable devant Dieu, ne constitue pas un péché imputable; car « l’âme peut seule être le sujet de la faute morale, la chair n’a pas ce qu’il faut pour remplir cette fonction (LXXXIII, 1). » Les continuateurs de la Somme enseignent la même doctrine, comme nous l’avons vu, dans le célèbre article de la IIIᵉ partie. Quant à l’âme, formée par Dieu lui-même après la conception du corps, elle ne dérive pas d’Adam par le principe vital; elle est créée pure et sans tache, mais elle est infectée par son alliance avec cette portion de boue (LXXXIII, 1), et de ce moment le péché d’origine devient formel de matériel qu’il étoit (1). Voilà ce qui se passe dans tous les hommes : qu’est-il arrivé dans la femme bénie entre toutes les femmes? Saint Thomas pense que la fille d’Anne a contracté, dans la conception de son corps, la tache physique du péché originel; c’est pour cela qu’il enseigne, Salutat, angel., qu’elle a été purifiée dans le sein de sa mère, et les continuateurs de la Somme parlent aussi de sa purification : mais ce désordre matériel a-t-il atteint son être spirituel? mais cette souillure corporelle a-t-elle infecté son âme? c’est ici qu’il falloit arrêter les ennemis de Marie. Non, jamais l’âme de la Vierge sans tache n’a subi l’infection du mal; écoutez ce que dit la Salutation angélique, même dans les éditions falsifiées : « C’est une grande chose dans les saints d’avoir assez de grâce pour sanctifier l’âme, mais l’âme de la Bienheureuse Vierge fut tellement pleine de grâce, qu’elle la fit refluer sur la chair et qu’elle conçut le Fils de Dieu; » d’où Hugues de Saint-Victor dit : « L’amour du Saint-Esprit, qui brûloit singulièrement dans son cœur a sanctifié la chair dans la Vierge pleine de grâce : son corps avoit contracté le désordre physique du péché originel, mais il ne l’a point communiqué à son âme; au contraire cette âme, remplie de la vertu divine, a purifié le corps en s’unissant à lui. Voilà pourquoi saint Thomas, d’après Bromiarus, Summa præd., tome. 1, art. 32, avoit écrit dans le projet de la IIIᵉ partie de la Somme que « la Vierge bienheureuse fut purifiée dans son animation; » voilà pourquoi il dit, dans la Salut. ang., « qu’elle a été conçue, mais qu’elle n’est pas née dans le péché; » voilà comment il faut entendre tous les passages qui paroissent contraires à sa sainteté primordiale. En un mot, dans la conception corporelle de Marie, désordre physique, il est vrai; mais désordre purement matériel, qui n’est jamais devenu formel; par conséquent immunité perpétuelle de la faute morale, du péché proprement dit. Pour tourner le docteur angélique contre notre céleste bienfaitrice, pour en faire un ennemi de notre co-rédemptrice, il ne suffisoit pas de changer et de supprimer quelques termes ou quelques passages isolés de ses ouvrages, il falloit déplacer les principes fondamentaux de son enseignement. Voilà ce qu’on n’a pas eu le courage ou la pensée de faire. Mentita est iniquitas sibi.
 
Nous avons donc la consolation de le dire : l’ange de l’école n’a point flétri la Reine des anges, le vase d’élection, le miroir de la pureté. Celui à qui le ciel a rendu témoignage qu’il a bien parlé du Fils, n’a point parlé mal de la Mère. L’ami de la sainteté, l’apologiste de toutes les vertus; cette voix céleste, cette bouche divine, comme Clément VIII appelle saint Thomas, n’a point méconnu Celle que les vierges choisissent pour modèle, que les apôtres allient à la Trinité dans le Symbole, que les prophètes annoncent comme le lis sans tache et que les archanges saluent pleine de grâce. Quoi! le génie plus divin qu’humain suscité de Dieu pour éclairer les mystères de la science, qui fournit depuis six siècles des conceptions sublimes aux philosophes, des lumières célestes aux théologiens et des définitions dogmatiques aux conciles; cet athlète de la foi qui a mis l’Église militante à l’abri des traits de l’hérésie sous le bouclier de ses ouvrages, comme le dit Paul V; ce docteur immortel, qui parloit sous l’inspiration particulière du Saint-Esprit et qui a fait autant de miracles qu’il a écrit d’articles, comme s’exprime Jean XII, n’auroit pas compris que le Fils qui a dans le ciel un Père trois fois saint doit avoit sur la terre une Mère sans tache; que « si le premier Adam a été fait d’une terre vierge, le second doit avoir été formé, selon saint Dominique d’une chaire pure, qui n’ait jamais été maudite : » il auroit ignoré un dogme qui tient au cœur même du christianisme, une doctrine qui a toujours trouvé son expression vivante dans le cœur des fidèles, comme dans le culte et dans les monuments de l’Église, une vérité qui a été constamment enseignée dès les temps les plus reculés, dit Pie IX, par les papes, par les évêques, par les Pères et par les docteurs! Le saint concile de Trente, qui a donné à Marie le titre d’Immaculée en face de la prétendue réforme, plaçoit la Somme Théologique à côté de l’Évangile dans la salle de ses délibérations : auroit-il fait à cet ouvrage un si grand honneur, s’il insultoit à la gloire de la Mère de Dieu? Vierge puissante, qui avez terrasé toutes les erreurs et toutes les hérésies, soyez bénie dans les siècles des siècles : vous avez éclairé l’oracle de l’école, reine des prophètes, des apôtres et des docteurs. C’est avec notre Maître bien-aimé que nous vous disons la fleur sortie sans tache d’une tige flétrie, le paradis de délices que n’ont point ravagé les bêtes féroces, le sanctuaire divin que n’ont point souillée les torrents de l’iniquité; c’est avec lui que nous vous proclamons le siège de la grâce et de tous les dons célestes, le chef- d’œuvre de la sagesse et la puissance infinie, la merveille des merveilles qui a épuisé les trésors du possible. Mais si nous vous vénérons comme la plus humble des servantes et la plus douce des mères. Ah! pendant que vous régnez dans le haut des cieux, n’oubliez pas vos pauvres enfants sur la terre; répandez dans notre esprit un faible rayon de cette lumière que vous versiez par torrents dans la vaste intelligence de votre glorieux serviteur saint Thomas; faites qu’après vous avoir honoré dans le temps selon ses admirables leçons, nous puissions contempler avec lui dans les siècles éternels votre sainteté triomphante et vos incomparables grandeurs; faites que nous puissions répéter avec les chœurs des anges les paroles qu’il traçoit partout, comme un saint délassement, dans ses pages immortelles, au milieu de ses sublimes conceptions, parmi ses profonds raisonnements : Ave, Maria; Ave, Maria!
 
 
(1) Le plus sublime commentateur de saint Thomas, celui qui le premier l’a canonisé, si l’on nous permet ce langage, le Dante explique admirablement l’union de l’âme et du corps, Purgat., XXV, 67 et suiv. :
« Apri alla verità che viene, il petto,
E sappi che si tosto come al feto
L’articolar del cerebro è perfetto,
                » Lo Motor primo a lui si volge lieto
Sovra tanta arte di natura, et spira
Spirito nuovo di virtù repleto,
                »Che ciò che truova attivo quivi, tira
In sua sustanzia; e fassi un’ alma sola
Che vive, e sente, e sè in se rigira.»
 
« Sitôt que l’organisme du cerveau est formé dans le fœtus, le premier Moteur se tourne avec complaisance vers cette grande merveille de la nature, et répand en elle un nouvel esprit plein de vertu. Et tout ce que cet esprit y trouve d’actif, il l’attire en sa substance, et il se forme une seule âme qui vit, et sent, et se gouverne en elle-même. Et pour que ces paroles vous étonnent moins, voyez la chaleur du soleil qui se fait vin en s’unissant aux humeurs qui découlent de la vigne, etc. » On conçoit, dans ces principes, comment le corps infecte l’âme. Au reste, notre seul but est d’exposer la théorie de saint Thomas.

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