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mercredi 24 décembre 2014

Père Onésime Lacouture - 1-19 - Les échantillons défendus

 
DIX-SEPTIÈME INSTRUCTION

LES ÉCHANTILLONS DÉFENDUS.

«Tu peux manger de tous les arbres du paradis; mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal; car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement.» Gen. 3-16. 

Plan Raisons des défenses. Ne vouloir qu’éviter le péché est une mauvaise règle. 1.- Elle contient un sophisme. 2.- Elle montre trop peu d’amour de Dieu. 3.- Elle est impraticable dans le concret. 4.- Elle est condamnée par N-S.   

RAISONS DES DÉFENSES Si l’histoire du genre humain dans la Bible commence par le récit du fruit défendu et par la chute de l’homme, il ne faut pas en conclure que nos premiers parents n’avaient pas d’autres devoirs à remplir envers Dieu pour arriver au ciel. Quand un roi défend au prince, son fils, de marier une femme du peuple, ce prince est tenu quand même à tous ses devoirs ordinaires envers le roi; il obéira à son roi en proportion qu’il accomplit bien ses autres devoirs; c’est là surtout qu’il montre son amour normalement. Mais comme la défense tombe ordinairement sur des choses aimées naturellement, l’obéissance va exiger un grand sacrifice qui montre la grandeur de l’amour dans la même proportion. Dieu défendit à nos premiers parents de manger tel fruit pour leur donner une chance de montrer leur amour de préférence pour Dieu sur une simple créature. Ils devaient déjà avoir cet amour avant de l’exercer dans la défense. Dieu a donné le premier commandement avant ceux qui contiennent des défenses. L’amour doit donc exister avant qu’on le montre en gardant la défense. Les défenses sont pour mieux faire pratiquer le premier commandement. Nous pouvons aussi les expliquer en fonction des quatre grands principes de notre plan de retraite que nous suivons ici. 

1.- Le surnaturel ou notre transfotrmation en divin. Puisque Dieu prend la peine de nous élever au rang divin dans le surnaturel, il tient à ce que nous agissions en enfants de Dieu que nous sommes réellement, dans l’ordre surnaturel. S’il nous laissait moralement libres de faire à notre guise, nous continuerions d’agir en païens et il ne verrait pas si nous apprécions vraiment son grand don divin de la grâce sanctifiante. C’est pourquoi il faut qu’il nous demande des choses qui contrarient notre nature et donc qu’il les impose avec menace sans quoi nous n’obéirions pas. Exemple: supposons que je puisse élever mon chien au rang humain en lui donnant une âme raisonnable, il est évident que je devrais l’obliger à faire des choses qui contrarient sa nature canine, autrement il continuerait d’agir comme un simple chien. Je lui ferais donc défense de ne plus faire telle chose et telle autre, etc. pour l’obliger à agir en homme qu’il est maintenant. Voilà pourquoi Dieu a défendu à nos premiers parents de manger tel fruit qui convenait parfaitement à leur simple nature afin de les obliger à ne pas agir comme du monde, mais comme des enfants de Dieu qu’ils étaient de fait. S’ils avaient obéi, ils auraient montré qu’ils préféraient Dieu à eux-mêmes et qu’ils estimaient leur nature divine plus que leur nature humaine. Dieu fait de même pour nous, excepté qu’au lieu d’une seule défense il nous en a fait plusieurs comme punition de la première désobéissance. 

2.- La gloire de Dieu. Comme la défense tombe sur quelque chose d’agréable à la nature humaine, pour l’observer il faut pratiquer ce que nous venons de dire sur le point précédent: préférer Dieu à soi-même et à notre propre nature. C’est donc donner à Dieu une grande gloire à l’occasion de ces défenses. 

3.- Le souverain domaine de Dieu, est un attribut essentiel au créateur et il tient à ce que ses créatures le reconnaissent. C’est une des raisons des défenses, mais ce n’est pas la seule comme tant de chrétiens le pensent. Ils croient que Dieu défend l’usage de certains plaisirs simplement pour montrer qu’il est le Maître comme ferait un tyran. On entend des gens dire: Qu’est-ce que cela peut faire à Dieu que de pauvres créatures prennent un plaisir qu’elles aiment? Cela ne lui enlève rien de son propre bonheur! On pourrait peut-être parler ainsi si Dieu n’avait pas d’autres raisons, mais il en a! 

4.- La folie de la croix ou le renoncement à soi-même en est une autre. Le plan de Dieu exige que nous semions toute notre activité naturelle intentionnelle afin de récolter une activité toute surnaturelle et mériter en plus le ciel. Or, sans défense, les hommes en général n’auraient pas le courage de faire des sacrifices, comme on le voit par un grand nombre qui n’en font pas même avec des défenses très sévères et avec de graves menaces de châtiments éternels. C’est donc notre transformation en êtres divins qui requiert ces défenses: Dieu veut simplement nous obliger à agir en enfants de Dieu que nous sommes et ses commandements négatifs sont pour nous aider à le faire. Une bonne preuve de nos affirmations que la défense ne constitue pas tous nos devoirs envers Dieu se montre par tous les inconvénients qui s’ensuivent quand on la prend comme règle unique de vie pratique comme tant de chrétiens le font avec l’approbation des prêtres en général, au moins en pratique. Le seul refrain qu’on entend de tous nos chrétiens comme des prêtres est ceci: c’est péché; ce n’est pas péché. Et les chrétiens vont à la limite du permis en toutes choses suivant l’exemple des prêtres. Montrons donc quelquesuns des inconvénients de prendre la défense comme seule règle de conduite pratique:



1.- Cette règle contient un sophisme. On dit avec vérité: si on évite tout péché, on sera sauvé. Mais c’est faux qu’il suffit de vouloir eviter le péché pour l’éviter de fait. Il faut prendre des moyens pour l’éviter. Or d’après l’Évangile et les Saints, il faut se renoncer dans les choses permises pour pouvoir le faire dans les choses défendues. Qu’on prenne tous les exemples de renoncement que Jésus requiert de ceux qui veulent le suivre au ciel et l’on verra que ce sont toutes des choses permises en soi et bonnes et pourtant Jésus les exige sous peine de damnation. On peut donc se faire prendre par cette règle de conduite. 2.- Elle a trop peu d’amour de Dieu. Nous n’avons qu’un coeur pour aimer Dieu et les créatures, par conséquent nous pouvons nous servir de l’amour humain pour illustrer l’amour divin. Or si quelqu’un se contentait de simplement ne pas blesser ou ne pas offenser le prochain, personne ne dirait qu’il l’aime. L’amour se montre surtout dans le bien qu’on fait aux autres.  

Qui dirait qu’un mari aime sa femme s’il s’en tient simplement à ne pas la tuer ou la blesser? Eh bien! le chrétien qui se contente simplement de ne pas vouloir offenser Dieu ne l’aime pas plus que ce mari n’aime sa femme. Or Dieu nous jugera selon notre façon humaine d’aimer avec notre coeur concret. Les prêtres philosophes sont bien moins exigeants pour l’amour de Dieu; avec leur habitude de tout juger essentiellement ils l’appliquent aussi à l’amour de Dieu. Alors du moment que les éléments essentiels sont là ils disent que l’amour est parfait, ce qui se vérifie pour tous ceux qui sont en état de grâce. «Essentiellement» ils ont un amour parfait de Dieu. Le P. Kirgoustin, dans son livre très beau: Vers un ciel plus beau, a cette malheureuse doctrine, donnée au public qui va en abuser énormément. «La charité de Dieu en nous est parfaite tant qu’on ne commet pas de péché mortel.» Vers… pg. 30. On voit par ce qui suit qu’il parle en philosophe, «essentiellement parlant». Combien peu vont remarquer ce qualificatif et se faire une fausse idée de l’amour de Dieu. Donnons un exemple de cette façon insensée de penser, de parler. Il n’y a que l’essentiel qui soit nécessaire à un être. Par exemple, le sang est absolument nécessaire à la vie humaine quoique non essentiel à la définition de l’homme. Un mari donne tant de coups de couteau à sa femme qu’elle est sans connaissance et sur le point d’expirer. Supposons que j’arrive et que je lui demande comment se porte sa femme, il me répond comme ces prêtres philosophes: «Mon Père, «essentiellement » sa santé est parfaite», car tous les éléments essentiels, son corps et son âme, sont encore là. Y a-t-il un homme assez fou pour parler de la sorte? Pourquoi faut-il que le nombre de ces fous soit légion parmi les prêtres? Que d’imbéciles disent que la charité de Dieu est parfaite en nous tant qu’elle n’est pas morte par le péché mortel! Un chrétien peut faire toutes sortes de familiarités avec une autre que sa femme, commettre tous les péchés véniels au monde et sa charité pour Dieu est parfaite! Faut-il être bête pour avoir de telles idées! Il n’y a que dans les choses spirituelles que les prêtres sont capables d’être aussi bêtes que cela! Dans la Semaine religieuse de Québec, du 13 mai 1943, le Chan. Labrecque expose que le seul renoncement exigé par Jésus pour le suivre est d’éviter le péché mortel. Il y a un mot «essentiellement» qui le sauve au point de vue strict des philosophes, mais Satan signerait cet article de ses deux griffes! Que de raisonnements plus ou moins faux pour en arriver là! Quelle responsabilité devant Dieu d’aller donner pareille doctrine en public! Jamais ces «essentiellement parlant» ne devraient sortir de la classe des professeurs philosophes! On voit la tendance des philosophes : c’est de n’admettre que l’obligation des choses essentielles à l’idée, et que l’on trouve dans sa définition essentielle. C’est absolument faux en pratique. Est-ce qu’il n’y a que le corps et l’âme qui soient nécessaires à la vie de l’homme? Il y a le sang, l’air, la nourriture, etc. Imagine-t-on des médecins occupés seulement à constater la présence du corps et de l’âme dans leurs malades? et leur disant qu’ils ont une santé parfaite tant que ces deux éléments essentiels sont ensemble? Or c’est exactement ce que font ces prêtres philosophes archi-insensés dans les choses de Dieu et du salut de l’âme. Voici une confirmation de notre appréciation de cette charité parfaite «essentiellement parlant» dans le Dict. Théo. cath. Perfection chré. Col. 242: «Ainsi donc ce mépris qui nous a fait opposer un refus formel à tout ce qui n’est pas strictement obligatoire, à toute inspiration, à tout appel à une perfection supérieure, ce mépris qui déclare équivalemment à Dieu; vous me commandez cela, vous l’aurez, parce que je ne puis faire autrement sous peine d’être damné, mais vous me conseillez aussi ceci, vous ne l’aurez pas parce que c’est bien assez de vous accorder ce que vous exigez sous peine de damnation; ce mépris contrarie directement la charité de Dieu, fait déchoir totalement de la charité de Dieu; il est la négation même de l’amour.» Voilà qui est parlé comme du monde!


C’est ici le temps d’attaquer ce fameux principe que les péchés véniels ne s’ajoutent pas pour faire un péché mortel. Cela n’est vrai qu’avec leur «essentiellement parlant», mais ce n’est pas vrai dans le concret de la vie: tous s’ajoutent d’une façon ou d’une autre pour conduire au péché mortel et c’est le concret de la vie qui sauve ou damne un homme. Un homme fait des familiarités; chacune peut bien n’être que vénielle, mais dans les deux animaux qui les font, chacune s’ajoute à la précédente pour exciter les passions à faire ce qui est mortel. Que de fois les démons vont servir à ces gens justement ces principes des philosophes en leur rappelant qu’un péché véniel ne s’ajoute pas à un autre formellement, mais ils ne remarqueront pas que matériellement chaque acte échauffe les passions pour commettre ce qui est mortel. Comment nos philosophes peuvent-ils ignorer que les habitudes se forment par la répétition des actes: donc psychologiquement il y a quelque chose dans chaque acte qui s’ajoute au suivant de même nature. Tout cela compte pour faire le péché mortel. St Thomas, 1-2, 88, a.3: «Mais en cette manière pourtant le péché véniel peut déjà disposer, suivant un certain enchaînement, à un péché qui soit mortel par le fait de l’agent: en effet si la disposition ou habitude s’est accrue par des actes répétés de péchés véniels, le plaisir de pécher peut croître dans une telle proportion que celui qui pèche mettra sa fin dans le péché véniel; car lorsque quelqu’un est véritablement dans une habitude toute sa fin consiste à agir suivant cette habitude, de sorte qu’en multipliant ainsi son péché véniel il se prépare au péché mortel… celui qui pèche en matière vénielle transgresse un ordre et par le fait même qu’il s’accoutume à ne pas soumettre dans les petites choses sa volonté à l’ordre auquel il doit se plier, il se prépare à ne pas la soumettre, non plus aux exigences de la fin dernière, en faisant choix d’une chose qui sera péché mortel.» 3.- Elle est impraticable dans le concret. Si en théorie et dans l’abstrait les limites entre le permis et le péché sont claires, dans le concret de la vie, elles sont fort embrouillées et bien difficiles à discerner comme nous allons le montrer. Entre permis et péché véniel, le passage de l’un à l’autre, s’il est connu parfois, comme lorsqu’on vole une pièce de dix sous, très souvent on l’ignore. Je veux manger le plus possible de chocolats, mais sans péché véniellement; qui peut m’arrêter juste au chocolat qui serait un abus? Personne au monde ne le sait! Quel prêtre connaît exactement la limite entre une restriction mentale et un mensonge? N’est-ce pas cette ignorance qui fait que tant de prêtres content de véritables mensonges? Où commence le péché véniel quand on manque au silence? à la charité en disputant quelqu’un? Qui connaît le passage entre la fierté et l’orgueil? entre une imperfection et le péché véniel? quand on se fâche? qu’on n’aime pas son prochain? etc… St Thomas, 1-11, 88, trad. fr. Append. 11. Il range parmi les péchés véniels des choses comme celles-ci: l’excès dans le manger, le bavardage inutile en conversation, le léger mensonge pour s’amuser ou pour se tirer d’affaire, des paroles flatteuses dites pour faire plaisir, la pure curiosité d’esprit, le divertissement, la promenade, le jeu! Qui peut dire exactement où commence le péché véniel dans de telles choses? Personne au monde! Je parle du passage exact du permis au défendu. 

Le passage entre le péché véniel et le péché mortel est encore plus embrouillé dans un grand nombre de cas. En théorie et dans l’abstrait il est facile de mettre des limites, mais nous parlons du concret où il est très difficile de le connaître. Chacune des trois conditions du péché mortel sont difficiles à préciser dans la pratique. Combien de connaissance faut-il? Écoutons Dict. Th. Cath. Péché, col. 1230: «L’advertance suffisante au péché mortel n’est point nécessairement la connaissance de la malice mortelle, connue précisément comme mortelle, ni non plus la connaissance de l’objet mauvais en soi; ni non plus une connaissance certaine ou probable, mais il suffit de se rendre compte d’une malice en général, ne discernant pas, qu’elle est seulement vénielle; que cette connaissance soit celle d’une telle malice en sa cause et que de cette malice ou de son péril il y ait doute, soupçon ou scrupule, pourvu qu’on n’ait point un jugement au moins probable en sens contraire.» Pesch, 11, p. 444: «Nam ad grave peccatum non requiritur ut aliquis cum certitudine sciat it quod facit esse grave peccatum, sed sufficit ut de hac re prudenter dubitat et dubitatione prius non deposita, agat.» Ce n’est donc pas tout à fait vrai ce qu’on dit couramment que pour faire un péché mortel il faut le savoir. Il suffit de se rendre compte d’une malice en général, comme lorsque quelqu’un commence des familiarités avec une autre personne, du moment qu’il s’aperçoit qu’il fait mal, s’il continue, il peut pécher mortellement, et il ne saura pas exactement à quelle familiarité il a consommé son péché mortel qui peut exister même avec un doute. Combien de gens bien instruits se confessent comme des enfants: «en autant que je suis coupable!» lls n’ont pas osé communier; c’est donc qu’ils craignaient avoir commis un péché mortel et ils ne le savent pas! 

St Thomas, Péché. Trad. fr. append. 11, p. 357, note: «il est évident qu’entre les deux extrêmes que nous venons de signaler, il y aura beaucoup d’intermédiaires où les moralistes les plus avisés et les plus judicieux auront parfois de la peine à discerner ce qui est véniel de ce qui est mortel, soit parce que l’objet lui-même a de subtiles nuances, soit parce qu’il n’est pas toujours facile de voir dans quelle mesure le sujet y est appliqué.» St Thomas en donne plusieurs exemples tous pris des péchés capitaux. La difficulté vient de ce que le désordre est dans le dérèglement des affections et des sentiments. Or qui peut peser ces sentiments et ces affections intérieures? Il faut donc beaucoup de finesse d’esprit dans le discernement du péché véniel. Et qu’on remarque bien que nous parlons seulement du discernement scientifique et par manière d’étude. Car lorsqu’il faut prendre conscience, dans la conduite de la vie, de ce qui est véniel et de ce qui est mortel, c’est encore une autre affaire.» Quant au consentement de la volonté, qui peut exactement le distinguer de l’attrait sensible? On peut dans certains cas, mais dans une foule d’autres, on ne le sait pas.  

Quelle grande ignorance en cette matière même chez les bonnes âmes instruites! Quant au passage exact entre la matière légère et la matière grave, pas un prêtre au monde n’est capable de l’indiquer. Un homme vole des pièces de dix sous, personne n’est capable de dire exactement à quel dix sous la matière devient grave. Un homme boit de la bière, à quel verre commence la matière grave; personne ne peut le dire. Qui la connaît dans la médisance contre le prochain? quand on retarde de payer une dette? qu’on néglige d’instruire ses enfants en religion? qu’on ne visite pas les pauvres? les malades?… Tous ceux qui font des distinctions nettes entre ces sortes de péché le font dans l’abstrait ou selon les idées. Ainsi on peut dire que la lumière est bien distincte des ténèbres, selon les idées; mais dans le concret qui peut mettre le doigt sur l’instant exact où finit le jour et commence la nuit? Il y a toutes les nuances du crépuscule entre les deux. Eh bien!  

L’âme aussi a son plein midi et sa nuit et entre ces deux états toutes les nuances imperceptibles que personne ne peut trancher. Le P. Lallemant a parfaitement raison de dire qu’on peut commettre un péché mortel sans s’en rendre compte et son commentateur, le P. Cavellera qui le corrige, est de travers avec les faits. Tous les prêtres devraient savoir qu’il y a deux connaissances dans le péché mortel: l’une que l’on va du mauvais côté, et celle-là, tous doivent l’avoir; et l’autre, celle de savoir le passage exact entre la matière légère et la matière grave, entre le consentement insuffisant et le consentement suffisant; or dans le concret et dans la plupart des cas, personne ne sait quand ces conditions sont remplies et pourtant elles peuvent l’être sans qu’on le sache. Donc, il est parfaitement vrai de dire qu’on peut être en état de péché mortel sans le savoir! Par conséquent les prêtres devraient jamais dire au peuple que pour faire un péché mortel il faut le savoir. Ce n’est pas vrai, car les fidèles abusent de cette parole des prêtres: ils disent en faisant toutes sortes de familiarités ou des choses défendues: comme je ne sais pas si c’est mortel, donc ce n’est que véniel et ils continuent de pécher… mortellement, sans le savoir. L’exemple du mauvais riche montre qu’on peut se damner sans savoir exactement à quel acte on a passé de la matière légère à la matière grave. Luc 16. Évidemment il a dû avoir l’advertance à un moment donné, qu’il ne faisait pas son devoir envers les pauvres. Tout ce que Jésus dit de lui est qu’il festoyait tous les jours et s’habillait de fin lin. Qui peut mettre le doigt sur le bon repas qui fit son péché mortel? sur quel habit? Ce n’est pas nécessaire non plus qu’il ait posé un acte positif de volonté pour dire, par exemple; je veux m’empiffrer toute ma vie! 

Ce riche est le modèle de la plupart des gens du monde et d’une foule de prêtres et de religieux qui l’imitent exactement dans sa vie, mangent et s’habillent comme des millionnaires. Du fond de l’enfer, quand Jésus fait parler Abraham, il ne lui reproche pas l’adultère, ni le vol, ni aucun péché mortel isolé. il lui dit: Toi, tu avais tout ce que tu voulais et Lazare n’avait rien; maintenant tu n’as rien et Lazare a tout!… Son péché est donc quelque part dans sa vie où il a joui uniquement des choses permises que tous les philosophes prêchent et pratiquent. Il s’est donc damné pour avoir imité la plupart des prêtres et des religieux. Comme eux il ne surveillait que le péché mortel dans un acte isolé… et il s’est fait prendre par un péché d’omission! Il n’a jamais semé de ses biens dans les mains de Lazare que Dieu avait mis à sa porte comme une terre à ensemencer. Il ne récolte donc rien au ciel. Son péché a donc été dans l’ensemble de sa vie… et tous ses péchés véniels se sont ajoutés matériellement et moralement pour faire son péché mortel qui le damne. Au dernier jugement quand les damnés demandent à Jésus quand ils lui ont refusé à manger, etc. il leur répond selon la doctrine que nous indiquons plus haut. Chaque fois que vous avez refusé de donner à manger au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez refusé. Donc leur péché mortel, qui les damne, a commencé dans chaque morceau de pain refusé, qui, pourtant, ne pouvait pas être mortel isolément. Ces beurrées se sont donc ajoutées pour faire une matière grave; et le riche ne pouvait pas savoir à laquelle commençait son péché mortel. on peut donc être en état de péché mortel sans le savoir! St Thomas, 1-11, q.71, a dit qu’il peut y avoir des péchés sans aucun acte de volonté, comme dans les péchés d’omissions… que les philosophes ignorent complètement en général. Comme ils sont habitués à ne considérer que les actes «in se», et dans l’omission, il n’y a pas d’acte positif de la volonté, quoiqu’il peut y en avoir si on veut. Beaucoup de chrétiens sont dans ce cas. Ils manquent à toutes sortes de devoirs sérieux envers Dieu sans voir de mal en aucun acte. Jésus dit que les épines dans la parabole du semeur sont les plaisirs qui étouffent la parole de Dieu. Or pas une de ces épines toute seule n’étouffe la parole, mais c’est leur ensemble. Donc il se peut que pas un plaisir pris seul ne soit mauvais, mais que l’ensemble absorbe tellement le coeur qu’il ne reste plus d’amour pour Dieu… et c’est le péché mortel qui n’apparaît pas isolément dans aucun acte… comme dans le cas du mauvais riche. 

Dict. thé. cath. Péché, col. 228: «Il serait important pour l’éducation des consciences qu’on ne s’en tînt pas à enseigner des catalogues fixes de péchés mortels, mais que l’on découvrît le rapport de ces actes avec la fin dernière qu’ils contrarient. Un acte n’est pas tenu pour péché mortel arbitrairement; il porte en lui cette opposition funeste avec le principe de la vie morale, auquel il faudrait que nous fussions par-dessus tout attachés. Pour les théologiens il leur appartient d’apprécier le rapport de tel acte humain avec la fin dernière et de déceler en lui s’il y a lieu, et par des voies peut-être complexes, cette opposition. Mais il semble qu’on leur puisse recommander en cette entreprise la sobriété. À partir d’un certain point du moins les déterminations sont difficiles et ne s’autorisent plus guère que de la quantité des opinions. On peut se demander dans quelle mesure cette poursuite audacieuse du mortel et du véniel, parmi l’infini détail des actions humaines, représente un progrès de la science morale. Et l’on songe à cette parole redoutable à la fois et apaisante de St Augustin: «Quae sunt levia, quae gravia peccata, non humano sed divino sunt pensanda judicio.» Ce n’est pas le jugement humain, mais le divin seul qui peut dire quels sont les péchés véniels et les péchés mortels. On voit dans quel pétrin se trouvent les prêtres philosophes avec ceux qui les suivent quand ils prennent pour règle de vie cette règle impraticable dans le concret et dans la plupart des cas. Il faut vouloir éviter tout péché, mais c’est un but à atteindre, ce n’est pas une bonne règle pratique puisque personne ne connaît les limites concrètes entre les péchés véniels et les péchés mortels. 4 - Elle est condamnée par Jésus. Dans le sermon sur la montagne Jésus dit que si notre justice n’est pas plus grande que celle des scribes et des pharisiens, nous n’entrerons pas dans le royaume des cieux. Puis il énumère ce qu’était cette justice: exactement celle de nos prêtres philosophes: éviter le péche mortel. C’est tout ce qui est, «essentiellement parlant», nécessaire. Il ne veut pas qu’ils évitent seulement le meurtre, l’adultère, la vengeance, etc., mais aussi tout ce qui y conduit et donc qui n’est pas mortel… mais avec la même menace de la damnation! «Quiconque se met en colère contre son frère, méritera d’être condamné par le jugement. Quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère dans son coeur.» Tout ce sermon condamne la façon de penser de nos prêtres pharisiens, comme leurs ancêtres juifs. Nos chrétiens ont si bien pris cette doctrine condamnée par Jésus et donnée par nos prêtres, qu’ils ne se confessent plus en général des occasions de péché, mais uniquement du mortel. Dans les premiers siècles on avait cette mentalité de Jésus comme on le voit dans la Didaché, ch.3: «Mon enfant, fuis tout ce qui est mal, et tout ce qui ressemble au mal. Ne sois pas irascible, car la colère mène au meurtre; ne sois pas jaloux, ni querelleur, ni violent, car c’est de là que viennent les meurtres. Mon enfant, ne sois pas convoiteux, car la convoitise mène à la fornication; ne soit pas répandu en propos obscènes et en regards effrontés, car tout cela engendre les adultères. Mon enfant, ne sois pas menteur, car le mensonge mène au vol; pas avide d’argent ou de vaine gloire, car tout cela engendre les vols. Mon enfant, ne soit pas adonné aux murmures, car ils mènent aux blasphèmes.» Les Apôtres faisaient donc comme N-S.; ils attaquaient non seulement le mortel, mais tout ce qui y conduisait. Nos aveugles disent: c’est bien déjà quelque chose si on évite le péché mortel, c’est vrai, mais on n’y arrivera jamais à ne vouloir que cela. Il faut surtout attaquer les causes de ces maladies spirituelles qui ne sont pas des maladies, mais y conduisent. Jésus dit que notre victoire sur le monde est dans la foi, il faut donc aller dans le surnaturel pour trouver les forces d’éviter tout péché. Tous ceux donc qui n’évitent pas les péchés véniels et les motifs naturels qui y conduisent s’exposent au mortel. Jésus nous avertit clairement en disant que l’imbécile qui bâtit sa maison sur le sable la verra tomber dans les tempêtes. Or le sable n’est pas péché! Il est créé par Dieu comme les motifs naturels et toutes les bonnes choses permises. Mais ceux qui n’y renoncent pas souvent finiront par tomber dans le mortel. Tous ceux qui cherchent les limites entre véniel et mortel pour n’éviter que ce dernier n’ont pas assez d’amour de Dieu pour être sauvés, comme dit le passage du Dict. de théol. cath. cité plus haut! Personne ne dirait qu’on aime sa mère quand on fait une différence entre lui donner un bon coup de poing et un coup de révolver. Si donc on aime Dieu on ne fait plus de différence entre le véniel et le mortel. On ne dit pas qu’il n’y en a pas; on dit qu’on n’en fait pas et on n’en cherche pas! Ne prenons donc pas cette règle de nos pharisiens modernes que «strictement parlant» il suffit d’éviter le péché mortel pour étre sauvé. C’est vrai dans les idées, mais très dangereux dans le concret, comme nous venons de le montrer.



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