mercredi 28 août 2013

Le Mariage - Mgr de Ségur

 
BUT DE CET OPUSCULE 
 
C'est tout simplement un petit résumé de la doctrine catholique touchant le Mariage.
 
L'ignorance sur cette matière si grave et si délicate est à l'ordre du jour. Et c'est malheureusement tout simple : aux catéchismesr on ne peut entrer dans aucun détail sur le Mariage ; on ferait rire tous les enfants. En chaire, c'est presque aussi difficile ; et quantité de gens s'en choqueraient à tort ou à raison.
 
La plupart des gens arrivent donc à l'époque du mariage, sans notions précises sur un sujet qu'ils devraient cependant connaître à fond.
 
Tel est donc le but très simple de ce modeste travail.
 
Il m'a été demandé par plusieurs prêtres, plus particulièrement désolés de voir les trois-quarts des gens se présenter à eux pour contracter mariage sans avoir la plus légère notion de ce grand Sacrement. 
 
A ce titre, j'ose recommander ces quelques pages au zèle pastoral de MM. les curés, qui pourront les offrir très-utilement à leurs paroissiens lorsqu'on viendra s'adresser à eux à l'occasion de la publication des bans. 
 
Dût-il ne servir qu'à un petit nombre de fidèles, je me croirais encore amplement récompensé.
Je prie la Sainte-Vierge et saint Joseph, Protecteurs de la famille chrétienne, de le bénir et d'en bénir tous les lecteurs.
Sainte-Anne d'Auray, 8 septembre 1877.
En la fête de la Nativité de la Sainte-Vierge.
 
LE MARIAGE 
I. Vraie notion du Mariage. 
Le Mariage est l'union légitime de l'homme et de la femme.  
Le Mariage est d'institution divine. Il remonte aux jours mêmes de la création de l'homme, à qui Dieu donna une compagne, d'abord pour multiplier par lui le genre humain, puis pour le rendre heureux par une société si intime, si douce et si pleine de charmes.
Dès l'origine, le Mariage fui un contrat sacré, essentiellement religieux, béni solennellement par le Seigneur Lui-même qui en était l'auteur. Dans tous les temps, partout et toujours, le Mariage a été considéré comme un grand acte religieux, très-solennel, et on l’a entouré de rites sacrés, de bénédictions et de fêtes.
Lorsque le Fils éternel de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, se manifesta aux hommes pour les sauver et les sanctifier, il éleva le Mariage à la dignité d'un sacrement, c’est-à-dire d'une source de grâces où les chrétiens qui embrasseraient ce genre de vie trouveraient des grâces, des secours très efficaces pour y vivre saintement et y accomplir plus facilement tons leurs devoirs.
Depuis lors, il n'y a plus pour nous, dans le Mariage, un contrat d'un côté, et de l'autre un sacrement : le contrat même est devenu le sacrement, il n'est pas anéanti : loin de là; il est surnaturalisé, il est élevé, par la toute-puissance de JÉSUS-CHRIST, à une dignité divine, à la dignité de sacrement. Dans le Mariage chrétien, le sacrement absorbe pour ainsi dire le contrat.
Il n'est plus qu'un sacrement sous la forme d'un contrat.
Il est de foi que, pour les chrétiens, le Mariage est un des sept Sacrements institués par Notre-Seigneur Jésus- Christ pour nous sanctifier; et que, pour eux, il n'y a d'autre Mariage véritable et légitime que le sacrement de Mariage. Ceci est défini par le saint Concile de Trente, comme faisant partie de la révélation et de la doctrine catholique.
 II
 
Ce qu'il faut entendre par le mariage civil. 
Quantité de gens peu ou point instruits s'imaginent que le mariage civil, conclu devant le maire, avec les formalités marquées dans le Code civil, est le vrai mariage; et qu'on ne se présente à l'église, en sortant de la mairie, que pour faire bénir son mariage déjà conclu.  
Presque tout le monde croit cela, surtout dans les villes. Sur cent couples, je gagerais qu'il y en a plus de quatre-vingts qui en sont fermement convaincus; et, sur cent maires, il y en a près de cent qui s'étonneront grandement de ce que je vais dire. 
Il est de FOI qu'en sortant de la mairie, quelles que puissent être la majesté et l'amabilité de M. le maire ou de M. l'adjoint, on n'est pas plus marié qu'en y entrant. J'ai connu un maire, grand homme de bien et homme d'esprit, qui, après avoir accompli toutes les formalités prescrites par le Code, disait gaiement aux époux et à la noce : « Et maintenant, mes amis, allez à l'église et mariez-vous. »
Dans un État bien organisé, rien de plus naturel sans doute que la prescription sérieuse de certaines formalités civiles et publiques, destinées à déterminer très nettement la condition de chacun des citoyens; par conséquent de constater vis-à-vis de tous leur mariage, avec sa date précise, le nom des témoins, la signature de tous, etc.
Mais, entre l'exécution de ces formalités civiles, qui constatent le mariage, et la formation réelle, légitime, irrévocable du lien conjugal, qui unit pour toujours, en conscience et devant DIEU, un homme et une femme, il y a un abime. Or, c'est de cet abîme que n'ont point tenu compte nos législateurs, parce que, dominés par l'esprit révolutionnaire, ils ont écarté systématiquement de nos lois toute pensée chrétienne, toute idée de foi, et ont prétendu soustraire le mariage, la famille et la société tout entière, à la loi souveraine de DIEU et aux enseignements de l'Église de DIEU.
Seulement, comme l'homme ne peut anéantir ce que DIEU a fait, institué et réglé, le Mariage demeure, pour les chrétiens de France comme pour tous les chrétiens du monde, ce qu'il est devant DIEU et ce que DIEU l’a fait en réalité, c'est-à-dire un sacrement. Par conséquent, en France comme à Rome, comme partout ailleurs, un chrétien, un baptisé qui ne reçoit pas le sacrement du Mariage, n'est point marié, quoi que puissent dire toutes les lois, tous les codes, tous les maires, et même tous les adjoints. 
Donc ce qu'on est convenu d'appeler chez nous le mariage civil n'est pas le moins du monde le Mariage. C'est tout simplement une formalité de mairie, un enregistrement à qui l'on donne une solennité fort étrange, et dont l’unique résultat est, lorsqu'on est véritablement marié, c'est-à-dire marié à l'église, d'assurer à ce mariage tous ses effets civils: légitimité des enfants qui en naîtront, droits de succession, etc.  
Je le sais, ces effets civils du mariage sont d'une importance majeure ; mais enfin, ils ne sont point le Mariage lui-même; et il demeure avéré que monsieur le Maire, avec son Code et son écharpe, ne peut pas davantage marier un citoyen et une citoyenne baptisés, qu'il ne peut, en place du curé, célébrer la Messe, ni consacrer le pain et le vin au Corps et au Sang du Seigneur.
 
C'est uniquement afin d'éviter les rixes entre l’autorité spirituelle et le pouvoir civil que l'Église, qui est bonne et pacifique lorsqu'elle peut l'être sans sacrifier le droit, défend à ses ministres, sauf des cas tout à fait extraordinaires, de procéder à la célébration d'un mariage avant que les deux parties contractantes n'aient rempli préalablement les formalités de la mairie.
Avant la Révolution, l’état-civil de chaque Français était réglé par les registres de la paroisse, sous la haute surveillance des Évêques. C'était bien plus simple et tout aussi régulier. II sera très facile au premier gouvernement sérieusement chrétien que le bon DIEU daignera donner à la France de tout arranger pour le mieux. Il suffira de changer quelques mots aux articles du Code, et de déclarer que l'inscription sur les registres de la municipalité n'aura son effet que si elle est suivie du mariage devant le ministre de la religion ; la déclaration du susdit mariage serait obligatoire dans les trois jours, sous peine d'une amende ou de quelque autre pénalité très-grave. — Quoi de plus simple? quoi de plus facile à réaliser?  
III
 
De ceux dont le mariage serait nul devant DIEU.
Ce sont:
1° Les fous, tout à fait fous; ils ne peuvent se marier validement.
 
 Les enfants, c'est-à-dire les jeunes gens et les jeunes filles qui n'ont pas atteint l'âge fixé par l'Église: quatorze ans révolus pour les garçons; douze ans révolus pour les filles. — En France, le Code civil parle de dix-huit ans et de quinze ans révolus; mais c'est là un règlement qui n'oblige point la conscience, parce que le pouvoir civil n'a pas reçu de DIEU la compétence nécessaire pour déterminer ce qui, chez les chrétiens, rend le mariage valide ou nul, permis ou défendu.
L'Eglise seule a reçu de DIEU ce pouvoir. Ceci est de foi catholique, défini par le Concile de Trente contre les protestants et par le Saint-Siège contre les jansénistes et les césariens. Cependant cette disposition du Code civil n'ayant eu elle-même rien de déraisonnable dans nos climats, nos Évoques et nos prêtres s'y conforment pour éviter des conflits dont les suites pourraient être extrêmement graves à tous les points de vue.
3° Ceux que certaines infirmités privent de la possibilité d'avoir des enfants.
4° Ceux qui, croyant se marier avec une personne, en auraient épousé une autre. Mais si, comme cela arrive trop souvent hélas ! on ne se trompe que sur les qualités, sur la fortune ou sur les vertus de la personne que l'on a épousée, le mariage est valide, et il n'y a là qu'un lamentable malheur et une croix de plus à porter.
5° Ceux qui n'auraient dit oui, devant le prêtre, que sous l'impression de la violence et d'une crainte telle qu'il n'y aurait pas eu de liberté dans le consentement.
Le consentement libre et véritable est en effet absolument nécessaire pour que l’on contracte validement.  
6° Celui qui, par violence, aurait enlevé, malgré elle, une fille ou une femme ; et cela, tant que dure cette violence ; et réciproquement.
7° Ceux qui sont déjà mariés et qui ne sont pas encore veufs.
8° Les sous-diacres, les diacres, les prêtres, les Évêques.  
9° Les Religieux et les Religieuses qui ont fait leur profession solennelle.  
10°  Les parents en ligne directe, à quelque degré que ce soit ; c'est-à-dire les pères et mères avec leurs enfants, petits-enfants, etc. En outre, les proches parents en ligne collatérale, jusqu'au quatrième degré ; c'est-à-dire les frères et sœurs, les oncles et tantes, les cousins germains et les cousines germaines.
11° Ceux qui ont contracté une parenté spirituelle à l'occasion du Baptême (ou de la Confirmation): c'est-à-dire les parrain et marraine d'une part et leur filleul on filleule de l'autre, et aussi les parrain et marraine d'une part et de l'autre les père et mère de leur filleul ou filleule. Ils ne peuvent se marier validement entre eux sans une dispense formelle de l'Église.  
12° Les parents en ligne directe de la femme ou du mari; par exemple un veuf ne peut contracter mariage avec sa belle-mère; une veuve, avec son beau-père. Eu ligne collatérale, on ne peut se marier sans une dispense, jusqu'au quatrième degré inclusivement. Ainsi, un beau-frère veuf ne peut épouser sa belle-sœur, sa nièce, sa petite-nièce, sa tante, ni sa grande tante; et réciproquement, pour une veuve.
13° Un veuf qui aurait tué, empoisonné sa femme, afin de pouvoir librement se marier ensuite avec une autre femme qui aurait été sa complice; et de même pour la veuve qui se serait rendu coupable du même crime.
14° Un catholique qui voudrait épouser une infidèle, une juive, une musulmane : et réciproquement.
15° Ceux qui ne se marieraient point on présence de leur curé (ou de leur Évêque. qui est le curé de tout le diocèse), ou bien sans nombre suffisant de témoins (deux ou trois). En effet, le premier prêtre venu ne peut pas recevoir les serments d'un époux et d'une épouse : il faut que ce soit le propre curé d'une des deux parties contractantes, ou bien son délégué.
Ces empêchements au mariage ne le rendent pas seulement illicite, c'est-à-dire défendu; ils le rendent de plus invalide, c'est-à-dire qu'ils empêchent absolument les deux parties de contracter d'une manière valide, et dès lors le contrat, c'est-à-dire l'union des deux volontés n'ayant point lieu, il n'y a point, il ne peut y avoir de sacrement de mariage : par conséquent pas de mariage du tout.
L'Église a reçu de DIEU le pouvoir de dispenser dans certains cas de ceux de ces empêchements qu'elle a elle-même établis dans le cours des siècles; mais pour ceux qui proviennent directement d'une institution divine, elle ne peut en dispenser.
Il y a une autre espèce d'empêchements au mariage, qui, si on passait outre, ne le rendraient point nul, mais illicite, et par conséquent coupable, gravement coupable.
C'est ce qu'on appelle « les empêchements prohibants. » On en compte cinq :
Le défaut de publication de bans. Le Concile de Trente, afin de donner aux mariages toute la publicité possible, a ordonné que, les trois dimanches qui précèdent la célébration d'un mariage, l'annonce publique en serait faite dans l'église paroissiale de chacun des futurs, à la Messe paroissiale, par le curé ou son vicaire. Pour des motifs sérieux, on peut obtenir de l'évêché la dispense de tout ou partie de ces bans ou publications ; mais il ne faut pas le demander à la légère, sans une vraie nécessité.  
Le défaut, de consentement des parents qui, d'après renseignement catholique, seul compétent en cette matière, ne pourrait invalider le mariage, mais le rendrait illicite et gravement coupable. Le Code civil, voulant surenchérir sur la moralité de l'Église de DIEU, déclare nul un mariage ainsi contracté sans le consentement des parents; mais cette loi est nulle de plein droit, au point de vue de la conscience et du droit véritable. Néanmoins, comme elle n'est point mauvaise en elle-même, les curés en tiennent compte, et, afin d'éviter des collisions inutiles, ils s'y conforment en pratique. 
 
 
La différence de religion. Si un catholique veut épouser une protestante ou une schismatique?, et réciproquement, il doit, sous peine de péché grave, en obtenir la permission de l'Évêque, lequel la donne au nom du Souverain-Pontife s'il n'y voit pas trop de dangers.  
Dans tout mariage mixte, quel qu'il soit, il faut que les deux parties s'engagent préalablement, devant le curé, par écrit et sous la loi du serment, à faire baptiser et élever dans la religion catholique tous les enfants, garçons et filles, qui pourront naître de ce mariage. En outre, la partie hérétique ou schismatique s'engage également à respecter pleinement la foi de la partie catholique et à lui laisser, à elle et aux enfants, toute liberté de pratiquer la religion catholique.
Le mariage serait absolument nul si l'on s'imaginait pouvoir remplacer la présence du curé par celle d'un ministre protestant quelconque ou d'un pope.  
Les temps prohibés. On ne peut, sans une dispense de l'Évêque, se marier, du moins avec les solennités ordinaires, pendant l'Avent, ni pendant le Carême.
Le vœu simple de chasteté perpétuelle, le voeu de se faire religieux ou de se faire prêtre. Pour contracter licitement mariage, il faudrait préalablement être dispensé de son voeu ou par le Pape ou par l’Évêque.  
Si les personnes qui doivent se marier craignaient d'être sous le coup d'un des empêchements que nous venons d'énumérer, elles n'auraient qu'à en parler à leur curé, lorsqu'elles vont le trouver pour la publication de leurs bans. Celui-ci ayant l'habitude de ces difficultés spéciales, arrangerait tout pour le mieux. 
 
IV
Du choix d'un époux ou d'une épouse.
 
Rien n'est plus grave. II y va du bonheur ou du malheur de toute la vie. Et ce choix est presque aussi difficile qu'important. 
 
 
C'est facile à concevoir. Sauf des cas très-rares, on s'épouse presque sans se connaître.
Avant le mariage, tout est parfait : le futur est un charmant jeune homme, gai, aimable, moral, animé des meilleurs sentiments, doué de mille qualités précieuses : il assurera certainement le bonheur de cette jeune fille! Quant à elle, (s'est un ange : caractère plein de grâce, qualités de fond, habitude d'ordre, esprit distingué ; rien n'y manque. A-t-il de la chance, dit-on, de tomber sur une femme comme cela !  
Les renseignements sont toujours excellents; on ne pardonnerait pas à l'indiscret qui se hasarderait à en donner de louches.  
Pour la question d'argent, on y regarde d'un peu plus près; mais là encore que de légèreté, et par conséquent que de déceptions !  
Si, un an après le mariage, les feuilles de rose de la demoiselle ont fait place à d'amers coquelicots, et le bleu de ciel du jeune homme à de ternes et désagréables nuances, à qui la faille? Presque toujours il la faut attribuer à l'inconséquence vraiment extraordinaire avec laquelle on a contracté le mariage.
Combien de fois n’épouse-t-on pas une jolie figure, au lieu d'épouser un bon cœur? un sac d'écus, une grosse dot, un titre, un nom, au lieu de vertus chrétiennes et éprouvées, au lieu de l’ordre, et en général de ce qu'un homme sérieux doit ou plutôt devrait rechercher avant tout dans la future compagne de toute sa vie ?  
Et il en est de même des filles : elles épousent une moustache bien frisée, une tournure élégante, et elles passent avec une légèreté effrayante sur les principes, sur l'éducation et les habitudes religieuses, sur les bonnes mœurs, sur le caractère, en un mot sur la vraie vie de l'homme auquel elles vont confier leur bonheur, je dirais presque leur conscience et leur salut; car un mari sans religion perd souvent sa femme, et, par dessus le marché, ses pauvres enfants.
Et cela est vrai dans tous les rangs de la société, en haut, comme en bas, comme au milieu.  
Après cela, comment s'étonner que tant de mariages tournent mal?  
Donc, voulez-vous être heureux en ménage, qui que vous soyez ? Commencez par bien choisir votre femme, votre mari. Mettez-y tout le temps convenable ; allez au fond des choses. Avant tout, cherchez un mari chrétien, solidement chrétien et pratiquant; un chrétien de la veille et de l'avant-veille. Il y en a encore, Dieu merci ! et plus qu'on ne croit. Sur ce chapitre, pas de concessions. Qui ne pratiquait pas avant, ne pratiquera guère après. L'expérience qui est là l’a prouvé mille fois. Il vaut bien mieux ne pas se marier que de se mal marier.
 
 
Ne consultez pas les premiers venus. Consoliez les gens sérieux, chrétiens, expérimentés; adressez-vous au curé de la personne qu'on vous présente, et priez-le de vous dire bien franchement, sous le sceau du secret, ce qu’il sait sur son compte, sur celui de ses parents, de sa fortune, etc. C'est le cas, ou jamais, de mettre en pratique la parole de la sainte Écriture : « Avant d'agir, allez demander conseil à un homme prudent; après, vous n'aurez point lieu de vous repentir. »  
Surtout dans les rangs de la classe ouvrière, cette légèreté dans le choix d'un époux ou d'une épouse atteint parfois des proportions inconcevables. J'ai connu un brave ouvrier fort honnête et fort bon, qui vint un jour m’annoncer qu'il allait se marier. Après les premières félicitations d'usage, je lui demandai s'il connaissait bien la jeune fille qui allait devenir sa femme. « Pas beaucoup, me répondit-il tranquillement; mais un de mes amis m'a dit que je ferais bien de l'épouser. — Est-elle agréable de visage? ajoutai-je. — Oh ! non, répondit-il; pour dire qu'elle est belle, elle n'est pas belle. — Elle est donc bien bonne, puisque vous la prenez malgré cela? — Je ne sais pas trop. J'espère que oui. — Comment! Êtes-vous sur du moins qu'elle a un bon caractère, qu'elle vous rendra heureux? — Ah! ma foi, je n'en sais trop rien. Elle ne m'a pas l'air commode. — Est-elle bien chrétienne? A-t-elle de bons parents? — Oh ! ça, je crois que non. Je n'en sais rien; mais je crois qu'elle n'est point dévote. — Et vous allez l'épouser comme cela, au hasard? — Mon DIEU, oui; mon camarade ma dit que je ferais bien. » Et, là-dessus, il s'est marié le surlendemain ! N'est-ce pas effrayant? 
V
 
Comment il faut se préparer chrétiennement au Mariage.
 
Le mariage étant avant tout un sacrement, la première préoccupation d'un chrétien doit être de s'y préparer dignement.  
Pour cela, il faut prier plus que d'habitude, demander au bon DIEU la grâce de bien recevoir un sacrement si important, d'où dépend toute la vie. Il faut demander à la Sainte-Vierge et à saint Joseph, Patrons de la famille chrétienne de bénir l'union qu'on va contracter. Il faut, sans remettre aux derniers jours, se confesser de tout son cœur, et faire une bonne communion la veille ou l’avant-veille du grand jour. D'ordinaire, les fiancés quelque peu chrétiens tâchent de communier ensemble, à côté l'un de l'autre, accompagnés, s'il se peut, de leurs proches parents et de quelques autres intimes.
D'après les règles et les anciens usages de l'Église, cette communion des deux époux devrait se faire à la messe même où leur est donnée la bénédiction nuptiale ; cela est indiqué expressément dans le Rituel. Néanmoins, les messes de mariage se célébrant ordinairement fort tard, à onze heures et même à midi, à cause de la mairie, ce bel usage est tombé en désuétude. On s'en rapproche le plus possible, par la communion de la veille dont nous venons de parler.  
Cependant il ne faut rien exagérer : tout excellente qu'est cette pratique de communier la veille ou l'avant-veille du mariage, elle n'est point de rigueur. Il ne faut pas la confondre avec la confession qui est obligatoire. Un curé à qui les deux parties contractantes ne présenteraient point le billet de confession attestant qu'elles se sont confessées toutes deux, ne pourrait pas passer outre sans manquer gravement à son devoir.  
Il y a des gens peu instruits et peu chrétiens qui s'imaginent qu'il suffit, pour être en règle avec le bon DIEU, d'aller dire quelques généralités à un prêtre, sans se préoccuper de se bien confesser, d'examiner sa conscience, de tout dire, de bien se repentir, et enfin de recevoir dignement l'absolution ; pourvu qu'ils tiennent leur billet de confession, ils pensent que tout est dit. Ils se trompent du tout au tout; et si, le lendemain, ils osent se présenter à l'autel dans cet état de péché mortel, au lieu de recevoir la grâce et les divines bénédictions du sacrement de Mariage, c'est la malédiction de DIEU qui descend sur leur tête, et ils se rendent coupables d'un véritable sacrilège.
Il faut donc de toute nécessité, pour recevoir chrétiennement le sacrement de Mariage, se confesser tout de bon, avec la préparation suffisante, recevoir la sainte absolution, et prendre la résolution bien sérieuse de vivre en bon chrétien, fidèle à la loi de DIEU et aux commandements de l’Église.
Les fêtes, les dîners qui accompagnent ordinairement les mariages et commencent même quelques jours auparavant sont parfaitement légitimes ; mais il y faut éviter tout excès, et ne pas perdre de vue le coté si grave, si religieux du Mariage, lequel est de beaucoup le principal.   
VI
 
Des droits exigés par l'Église à l'occasion du Mariage.
Un mot sur les dépenses occasionnées par le Mariage. Je ne parle pas de celles qu'entraîneront toujours plus ou moins la toilette, les repas, les cadeaux, la vanité, le plaisir : quoiqu'elles soient trop souvent exorbitantes, personne ne songe à s'en plaindre. Je parle des dépenses qui se font à l'église, et contre lesquelles on murmure parfois.  
Constatons d'abord que jamais ou n'est obligé de payer un sou pour recevoir le sacrement de Mariage. A ce point de vue, le Mariage est, comme le Baptême, essentiellement gratuit; et les plus pauvres ont ici le même droit que les plus riches. Ce que l’on paye, et à très juste titre, d'après des tarifs réglés par l'autorité diocésaine, d'après des tarifs dont Messieurs les Curés n'ont pas le droit de s'écarter, c'est ce que l’on pourrait appeler les pompes de la cérémonie nuptiale, lesquelles, je le répète, n'ajoutent rien au Mariage considéré en lui-même. 
Ainsi, pour plus de solennité et de grandeur, vous demandez « un mariage de première classe, » c'est-à-dire un mariage où l'église sera tendue de riches tapisseries, où le pavé sera couvert de beaux tapis, où l'autel resplendira de lumières, où l’on chantera, où l'on jouera de l'orgue, où l'on sonnera les cloches, où plusieurs prêtres assisteront le célébrant, etc., n'est-il pas tout simple que vous payiez tout cet apparat? Du moment que vous le pouvez, vous avez mille fois raison d'entourer de solennité et de pompe un des actes les plus importants de votre vie ; mais, enfin, vous êtes libre de le faire ou de ne le faire pas; cela n'est pas essentiel au grand sacrement que vous recevez, et les pauvres gens qui se marient sans tout cela sont aussi parfaitement mariés que vous.  
La seconde classe, paye moins que la première; la troisième, moins que la seconde, et ainsi de suite ; cela est tout naturel. A vous de choisir, suivant votre goût ou suivant les moyens de votre bourse.  
C'est entre les mains du prêtre que vous versez la somme réglée par le tarif; mais gardez-vous de croire que cet argent soit pour lui : il le touche au nom de la fabrique, c'est-à-dire au nom du conseil laïc qui administre les revenus de l'église. Ce qui lui en revient à lui- même est fort peu de chose et devient un des éléments de son casuel, espèce de traitement supplémentaire, souvent bien insignifiant, et sans lequel le prêtre ne pourrait pas suffire à son existence, quelque modeste qu'on la suppose.  
Et puis, n'oubliez pas que, dans les mariages quelque peu solennels, les règlements exigent la présence des vicaires de la paroisse, ainsi que celle d'un certain nombre d'employés. Or, n'est-il point naturel que tout ceci se paye et doive se payer? Sans compter l'entretien, plus coûteux qu'on ne pense, des tapis, des tentures, des meubles, etc., qui s'usent et qui, lorsqu'il faut les renouveler, entraînent des dépenses toujours considérables.
En comparaison des dépenses que l'on fait toujours si volontiers pour le repas de noces, la rétribution exigée pour la fabrique, pour le clergé et les employés de l'église est si peu de chose, qu'il faut être bien déraisonnable pour y trouver à redire. 
VII
 
De la célébration du Mariage. 
Le grand jour est arrivé. La mariée se fait aussi belle qu'elle peut; le marié se frise, se pare du peu de charmes qu'a toujours un homme. Tout le monde brille, éclate.  
Si l'on n'y a déjà été, on se rend à la mairie et de là à l'église, où le pauvre prêtre, à jeun, attend une bonne demi-heure. J'en ai vu qui n'étaient pas encore à l'autel à midi et demi, une heure moins un quart; ce qui est un véritable abus.  
Au pied de l'autel, avant la Messe, le curé, ou le prêtre délégué par lui, se tourne vers les deux parties contractantes, qui, agenouillées l'une auprès de l'autre, vont recevoir le grand sacrement. L'époux, la main droite dégantée, prend la main droite de l'épouse, qui a également enlevé son gant. Le prêtre leur demande successivement s'ils veulent se prendre mutuellement pour époux, pour épouse; et si tous deux répondent « Oui » (ce qu'il faut faire d'une voix claire et intelligible), ils sont mariés, unis pour toujours, et devant DIEU et devant les hommes.  
C'est à ce moment précis qu'ils reçoivent tous deux la grâce sacramentelle du Mariage, laquelle est répandue en leurs âmes par le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, afin de légitimer d'abord, puis de sanctifier leur union.  
Le prêtre qui reçoit ce double serment est ainsi constitué, par l'Église, le témoin officiel et nécessaire du Mariage ; mais il n'en est pas le ministre proprement dit. Les bénédictions solennelles et les prières qu'il ajoute, n'empêchent pas les deux époux, et eux seuls, de se conférer mutuellement, si on peut parler ainsi, le sacrement et sa grâce. Au fond, cela revient au même, puisque le consentement mutuel n'est valide que si le curé est là présent pour le recevoir au nom de DIEU et de l'Église.
Immédiatement après le Mariage, le prêtre bénit un anneau d'or (ou d'argent) qu'il remet à l'époux ; et celui-ci le passe au doigt annulaire (le quatrième) de la main gauche de sa nouvelle compagne. Cet anneau représente l'autorité du mari, a qui la femme devra désormais obéir, et qui la tient enchaînée pour toujours au joug, souvent bien lourd, du Mariage. L'époux ne reçoit point d'anneau de l'épouse, parce que, malgré son union irrévocable avec elle, il ne lui est point soumis et ne lui doit point obéissance.  
La Messe commence ensuite, pendant laquelle il est malheureusement d'usage de se tenir fort mal. On cause, on se dissipe, comme si l'on n'était pas devant DIEU. Quand nous assistons à un mariage, nous devrions bien, nous autres chrétiens véritables, réformer cet abus, sinon par la parole, du moins par la protestation de l'exemple.
Après la, Messe, on se rend à la sacristie pour signer l'acte, avec le, prêtre et les témoins, et la cérémonie du Mariage est terminée.  
Après une si grande action, il faut bien veiller sur son cœur, et ne pas se dissiper follement, comme le font ceux qui n'ont point de foi. La gravité, la paix, la sérénité, doivent faire le fond des fêtes chrétiennes ; et les joies qui les accompagnent tout naturellement doivent se ressentir de la présence de DIEU dans les cœurs.
C'est un véritable abus que de faire, le jour des noces, comme on dit vulgairement, « de la nuit le jour ». Il est impossible que des désordres plus un moins graves ne soient point la conséquence d'un pareil excès, surtout si on s'y livre à certains jeux, plus ou moins inconvenants, que se permettent ordinairement les gens mal élevés.  
Il y avait jadis, et cette sainte coutume tend heureusement à renaître, un usage bien touchant, auquel l'Église invitait les familles chrétiennes et auquel elle présidait elle-même, en la personne du curé. Dans un moment quelconque de l'après-midi ou bien dans la soirée, le prêtre, revêtu du surplis et de l'étole blanche, était conduit par les deux nouveaux époux, leurs pères et mères et leurs proches parents dans la chambre nuptiale. Là, tous s'agenouillaient, et le ministre de DIEU: bénissait solennellement le lit nuptial, priant Notre-Seigneur JÉSUS-GIIRIST de féconder l'union des deux époux et de bénir en leur personne les enfants qui viendraient à naître de leur saint mariage. 
VIII
 
Des obligations et devoirs mutuels des époux.
 
 
I. Le devoir conjugal. — Le premier devoir qui incombe aux époux après leur mariage est ce qu'on appelle spécialement le devoir conjugal sur lequel il serait peu convenable de s'étendre ici, et qui a pour but direct la multiplication du genre humain, et par conséquent de l'Église, sur la terre d'abord, puis dans le Ciel. C'est au confesseur qu'il appartient de résoudre les cas de conscience qui pourraient embarrasser sur ce point les nouveaux époux.
II. La fidélité conjugale. — Le second devoir, conséquence du premier, est la fidélité conjugale la plus entière. Le péché qui viole cette fidélité est un crime puni même par les lois humaines, et qui introduit le désordre le plus affreux jusqu'au sein de la famille. L'adultère est un sacrilège; car il viole le sacrement de Mariage et l'union qui en découle; c'est en outre un crime contre la justice; car la femme mariée appartient tout entière à son époux, et réciproquement.  
III. La concorde et l’amour mutuel. — Le troisième devoir, c'est l'union, la concorde et l’amour mutuel. Cet amour conjugal doit être un amour tendre, chaste et pur. Il est comme l'âme du mariage. Sans lui, la vie commune est une espèce d'enfer. Aussi, dans l'intérêt de leur propre bonheur, non moins que dans l'intérêt de leur conscience, les maris et les femmes doivent-ils veiller de très près à ne pas perdre ce trésor. Hélas! il est fragile; et bien souvent, semblable à un beau vase de cristal ; quand il est brisé, on ne peut plus le réparer.
En pratique, c'est le mauvais caractère qui est l'ennemi le plus dangereux de l’amour conjugal, et par conséquent du bonheur domestique. Il y a des hommes fort religieux d'ailleurs, qui n'y font pas assez attention : dans leur intérieur, ils se laissent aller aux impatiences, aux brusqueries; ils s'abandonnent d'une manière désolante aux caprices de leur humeur; ils sont grognons, sans délicatesse et sans égards pour leur compagne, qui n'en peut mais; qui, lorsqu'elle est seule, pleure plus souvent qu'elle ne rit ; et cependant ils ont fait le serment de la rendre heureuse.
Il y a incroyablement peu de maris aimables ; comme il faut bien le reconnaître, il y a extrêmement peu de femmes sensées et raisonnables. Néanmoins, dix-sept fois sur vingt (ce n'est pas trop dire), la perte du bonheur domestique, vient des procédés et des manques d'égards du mari.  
Au contraire, la bonté, l'amabilité du mari est presque toujours récompensée par les joies les plus pures du bonheur domestique. Une dame qui avait eu le malheur de perdre son mari après douze années de la plus tendre union, disait un jour, dans l’épanchement de l'intimité, à l'un de ses fils, alors sur le point de se marier, et qui me le répétait lui-même : « Mon enfant, si tu veux être heureux dans ton intérieur, sois toujours, toujours plein de bontés et de délicatesses pour ta femme. Quand j'étais jeune, on s'étonnait parfois de me voir préférer invariablement mon chez moi et la compagnie de ton pauvre père aux sociétés les plus charmantes. Hélas! je n'y avais pas grand mérite : nulle part je ne trouvais un homme qui fut aussi aimable que ton père; nulle part je n'en trouvais qui m'entourât de plus de soins. »  
Les devoirs de la femme ne sont pas de moindre importance pour le bonheur commun.  
Les femmes doivent être soumises à leurs époux; soumises, non comme des esclaves, mais comme des compagnes, des compagnes aimantes et aimées. La femme est naturellement assez patiente, et la femme pieuse l'est grandement. Or, c'est avec son mari tout d'abord qu'elle doit être patiente, patiente et douce, indulgente, affectueuse, adroite, pour tourner les difficultés, pour prévenir ou apaiser les orages. Il est indispensable quelle se fasse respecter, estimer de lui par la solidité de ses vertus domestiques, par la pratique de toutes les belles et bonnes vertus chrétiennes qui constituent la véritable piété. Qu'elle n'oublie jamais ce que dit l'Apôtre saint Paul : « La piété est utile à tout; elle a les promesses de la vie présente, non moins que celles de la vie à venir. » 
A ce point de vue spécial, je conseillerais à tout mari, à toute femme, qui tient à conserver l'amour mutuel et le bonheur du foyer domestique, de faire ensemble leurs prières du matin et du soir, tous les jours, de sanctifier tout de bon leur dimanche ensemble, par l'assiduité aux Offices do leur paroisse, et de ne jamais demeurer longtemps sans recourir aux sacrements, lesquels sont la source la plus puissante et la plus excellente de la bonne et solide piété.  
Je me suis étendu à dessein sur ce troisième devoir des gens mariés, à cause de son importance exceptionnelle. Après dix ans de mariage, au premier couple venu demandez ce qu'il en pense, et si j'ai raison.  
IV. La cohabitation, et la vie commune. — La quatrième et dernière obligation mutuelle des époux, c'est la cohabitation ou demeure commune.  
En se mariant, l'époux et l'épouse contractent l'obligation de vivre ensemble, afin de se soutenir mutuellement dans le chemin de la vie de se soulager dans leurs épreuves, de se consoler dans leurs peines. 
Cette loi est d'institution divine, «  L'homme, dit le Seigneur lui-même, en unissant et en bénissant Adam et Ève et en instituant le Mariage, l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, » Une fois consommé, le mariage des chrétiens ne peut être dissous que par la mort. Ceci est de foi, de foi révélée et définie. 
Ici encore le Gode civil français foulait aux pieds les droits de DIEU et les lois de son Église lorsqu'il tentait de ressusciter l'institution païenne du divorce, et il usurpe encore aujourd'hui une juridiction qui ne lui appartient pas, lorsqu'il prétend déterminer, en dehors de l'Église et par son autorité propre, les causes qui légitiment la séparation des époux.  
Il a été cependant défini par le Concile de Trente, contre les novateurs protestants, qu'il y a plusieurs causes de séparation légitime entre les époux. Les voici :  
1° La première et principale cause qui légitime la séparation de deux époux, c'est le crime d'adultère.
2° C'est ensuite les mauvais traitements, sévices et injures graves de l'une des parties. Mais il est bien entendu, de même que pour le cas précédent, que la partie innocente seule a le droit de prendre l'initiative de la séparation.  
3° Le cas où le mari, faisant profession d'hérésie ouverte ou d'impiété active, ou de grave immoralité, s'efforcerait d'altérer la foi ou les mœurs de son épouse.
4° La quatrième cause est la crainte fondée pour une malheureuse femme d'être impliquée dans les crimes, quels qu'ils soient, d'un mari coupable.
5° La. violence d'un des conjoints, lorsqu'elle est poussée à un tel point qu'il y a pour l'autre des dangers sérieux à courir.
6° Enfin, un motif aussi honorable que rare, qui peut légitimer la séparation de deux époux chrétiens, c'est le désir d'un état de vie plus parfait, qui les pousse tous deux d'un commun accord à quitter le monde pour embrasser la vie religieuse, ou entrer dans le sacerdoce. Mais alors il faut, ou que l'un et l'autre fassent profession solennelle dans un Ordre monastique; ou bien, si l'époux se contente de se faire prêtre, il faut que l'épouse soit dans un âge ou dans des conditions telles, qu'elle puisse, sans le moindre danger, faire voeu de continence perpétuelle, en vivant dans le monde. 
En dehors de ces six causes, il est interdit aux époux, sous peine de forfaire à leur devoir, de secouer le joug de la vie commune et de se séparer l'un de l'autre. C'est quelquefois bien dur; mais avec le secours de DIEU, que l'on peut toujours aller puiser dans la prière, dans les sacrements et dans la piété, tout devient possible.  
IX
 
Obligations des pères et mères. 
Sans vouloir faire un traité sur cette très importante matière, rappelons simplement aux personnes qui vont se marier que si DIEU, dans sa Providence daigne les choisir pour leur donner des enfants, pour donner de nouveaux chrétiens à son Église, de nouveaux citoyens à la patrie, ils doivent l'en remercier avec amour comme d'un honneur de premier ordre, au lieu de murmurer, de faire de honteux calculs, comme il arrive trop souvent dans des ménages, trop peu chrétiens, indignes de l'honneur de la paternité et de la maternité.  
Dans les pays de foi, les familles sont ordinairement nombreuses, et l'on y est notablement plus heureux. La diminution effrayante des nombreuses familles est une des plaies de notre société déchristianisée, démoralisée par la débauche et par un matérialisme égoïste et maudit de DIEU. Il y a tel et tel département où, depuis quatorze ou quinze ans, le chiffre de la population baisse d'environ trois mille habitants chaque année ! Et, notez le bien, ces terres infécondes sont toujours celles où la Religion a perdu davantage sa noble et bienheureuse influence.
 
Ceci étant bien établi, voici l'ensemble des obligations des père et mère à 1’égard de leurs obligations.
1. En se mariant, un époux et une épouse doivent rejeter loin d'eux les pensées méprisables, auxquelles nous venons de faire allusion, et prier DIEU de féconder leur union. Les enfants sont et seront toujours la joie et la couronne des parents.
2. Dans la plupart des diocèses, il est commandé, sous peine de péché grave, de faire baptiser les enfants nouveau-nés dans l'espace de trois jours après leur naissance. Dans certains pays très chrétiens, le Baptême suit presque immédiatement la naissance, à moins d'empêchement grave; et l'on a soin de donner à ces enfants des noms de Saints, et non pas de ces absurdes noms de fantaisie, qui ne sont propres qu'à témoigner du peu de bon sens des parents.  
3. Ce n'est pas une obligation proprement dite pour une mère de nourrir elle-même ses enfants; mais, si elle le peut, elle ne saurait faire rien de mieux, de plus utile pour elle et pour le vrai bien physique et moral de sa famille.  
Si elle est obligée de faire nourrir son enfant par une autre femme, qu'elle la choisisse avec un soin extrême, non seulement au point de vue de la santé, mais encore au point de vue des mœurs. Les nourrices sans conscience, comme il y en tant, sont plus souvent qu'on ne pense la cause, volontaire ou non, des maladies et de la mort d'une quantité de pauvres petits enfants. Une statistique effrayante a été faite à cet égard, par la faculté de Médecine, et l’on a constaté, les chiffres en main, que dans plusieurs départements, entre autres dans tous ceux qui se rapprochent de Paris, le nombre des enfants en nourrice qui meurent avant un an, s'élève à cinquante, soixante, et en certains endroits à plus de quatre-vingts pour cent! Il y a donc là un devoir de conscience de premier ordre pour la mère et le père.  
Ils veilleront également, et par eux-mêmes, à ce que les nourrices n'allaitent point leur enfant étant couchées. Cela est défendu par l'Église sous peine de péché grave. Maintes fois on a trouvé le pauvre enfant étouffé sous le poids de sa nourrice endormie.  
4. Les père et mère doivent former, dès le bas âge, le cœur de leurs enfants à la connaissance et à l'amour du bon DIEU. Avant que ces bons petits ne soient capables de comprendre sérieusement les choses de la Religion, leurs parents doivent leur en donner les charmantes petites habitudes. C'est le père, et plus encore la mère, qui est le premier prêtre, le premier directeur de ses enfants, leur apprenant à faire le signe de la croix, à envoyer de petits baisers au crucifix, à l’Enfant-Jésus, à la Très-Sainte Vierge; à faire leurs petites prières matin et soir, et, un peu plus tard, a ne pas aller jouer avec de mauvais enfants, capables d'altérer la pureté de leur innocence. 
 
 
5. Des parents chrétiens et craignant DIEU, se tiendront en garde contre une tendance de plus en plus générale en notre siècle, qui est de « gâter » leurs enfants. La galerie n'est point de la tendresse, c'est de la faiblesse. C'est une maladie maternelle, quelquefois même paternelle, qui commence souvent de bien bonne heure. Les pauvres « enfants gâtés » eu sont les premières victimes; et un jour viendra où ils maudiront cette faiblesse déplorable. Il faut aimer ses enfants pour eux-mêmes, et non pas pour soi. La conscience chrétienne est le principal remède de la gâterie, laquelle consiste au fond à laisser faire à l'enfant ce qui lui plaît, sans s'inquiéter si c'est bien ou mal, si c'est conforme ou contraire à la sainte volonté de DIEU.
Je signalerai ici la mauvaise habitude, si peu respectueuse et si générale, de se laisser tutoyer par ses enfants. Des parents consciencieux seront inflexibles sur ce point et sauront, pour l'amour de leur enfant, le réprimer, et même le punir quand il le faudra. « Celui qui aime bien, châtie bien, » dit l'Écriture sainte.
6. Le père et la mère doivent préparer de loin leurs enfants à suivre le catéchisme, à respecter les choses saintes, en particulier les églises et les prêtres; et ils doivent aider de tout leur pouvoir les efforts du catéchiste, du confesseur, du curé, pour former à la vie chrétienne l'esprit et le cœur de l'enfant que DIEU leur a donné.
 
 
7. Ils sont tenus en conscience à n'envoyer leurs enfants, autant que cela dépend d'eux, que dans des écoles ou des pensionnats sérieusement chrétiens. La Religion est souvent dans le prospectus, et ne va pas plus loin. Que les pères et mères n'oublient pas que c'est ici l'un de leurs plus difficiles devoirs. Ils pécheraient gravement et seraient indignes de l'absolution, s'ils mettaient à la légère leur enfant dans ces soi-disant maisons d'éducation laïques (comme il y en a tant), où il serait exposé à perdre peu à peu sa foi et ses mœurs. Les parents ont charge d'âmes aussi réellement que les curés, et ils répondront devant DIEU de la perte de leurs enfants, s’ils ont le malheur d'y concourir, soit positivement, soit même négativement. Ils sont tenus à en faire de bons et vrais catholiques dans la mesure où cela leur est possible.
8. Ils devront donner à leurs enfants la double prédication de la parole et de l'exemple. La parole est bien peu, quand l'exemple fait défaut. Surtout au point de vue des habitudes religieuses, de la prière, de la sanctification du dimanche, de l'observation des lois de l'Église, de la fréquentation des sacrements, ce point est essentiel.
 
9. Ils écarteront de leur maison les amis, les connaissances qui pourraient nuire moralement à leurs fils, à leurs filles; ils veilleront à ne pas laisser entrer chez eux des journaux ni des livres dangereux ; et n'y toléreront pas plus des serviteurs ou servantes, des maîtres ou maîtresses d'une foi ou d'une moralité suspecte.
10. Enfin, les pères et mères vraiment dignes de leur sainte mission, s'efforceront toute leur vie de faire du bien, surtout du bien religieux, à ceux qui leur doivent le jour. Ils vivront de manière à se faire respecter et aimer d'eux, à maintenir de leur mieux l'union de la famille, et à pouvoir espérer légitimement d'être un jour réunis avec eux dans la patrie bienheureuse.
Il y aurait encore bien des choses utiles à dire sur ce grave sujet du mariage chrétien. Le peu que nous venons de résumer ici suffira pour attirer l'attention des gens de bonne volonté, et les aidera, nous en avons l'espoir, d'abord à entrer plus chrétiennement dans un genre de vie hérissé de tant de difficultés, à s'y comporter toujours dignement, et à y trouver les douces bénédictions que le bon DIEU y a semées, comme de belles roses au milieu des épines.

mardi 13 août 2013

Mortalium Animos - Pie XI

Aux Patriarches, Primats, Archevêques, et autres ordinaires des lieux en paix et communion avec le Siège Apostolique
Vénérables Frères,
Salut et Bénédiction Apostolique



Jamais peut-être dans le passé, les esprits des hommes n'ont été saisis aussi fort que nous le voyons de nos jours, du désir de renforcer et d'étendre pour le bien commun de la société humaine, les relations fraternelles qui nous lient à cause de notre communauté d'origine et de nature.

Les peuples, en effet, ne jouissent pas encore pleinement des bienfaits de la paix; et même, çà et là, de vieilles et de nouvelles discordes provoquent l'éruption de séditions et de guerres civiles. Par ailleurs, la plupart, assurément, des controverses qui touchent à la tranquillité et à la prospérité des peuples ne peuvent d'aucune manière recevoir de solution sans l'action concertée et les efforts des chefs des Etats et de ceux qui en gèrent et poursuivent les intérêts. On comprend donc aisément, et cela d'autant mieux que plus personne ne refuse d'admettre l'unité du genre humain, pourquoi la plupart des hommes désirent voir, au nom de cette fraternité universelle, les divers peuples s'unir entre eux par des liens chaque jour plus étroits.

C'est un résultat semblable que d'aucuns s'efforcent d'obtenir dans les choses qui regardent l'ordre de la Loi nouvelle, apportée par le Christ Notre Seigneur. Convaincus qu'il est très rare de rencontrer des hommes dépourvus de tout sens religieux, on les voit nourrir l'espoir qu'il serait possible d'amener sans difficulté les peuples, malgré leurs divergences, religieuses, à une entente fraternelle sur la profession de certaines doctrines considérées comme un fondement commun de vie spirituelle. C'est pourquoi, ils se mettent à tenir des congrès, des réunions, des conférences, fréquentés par un nombre appréciable d'auditeurs, et, à leurs discussions, ils invitent tous les hommes indistinctement, les infidèles de tout genre comme les fidèles du Christ, et même ceux qui, par malheur, se sont séparés du Christ ou qui, avec âpreté et obstination, nient la divinité de sa nature et de sa mission.

De telles entreprises ne peuvent, en aucune manière, être approuvées par les catholiques, puisqu'elles s'appuient sur la théorie erronée que les religions sont toutes plus ou moins bonnes et louables, en ce sens que toutes également, bien que de manières différentes, manifestent et signifient le sentiment naturel et inné qui nous porte vers Dieu et nous pousse à reconnaître avec respect sa puissance. En vérité, les partisans de cette théorie s'égarent en pleine erreur, mais de plus, en pervertissant la notion de la vraie religion ils la répudient, et ils versent par étapes dans le naturalisme et l'athéisme. La conclusion est claire: se solidariser des partisans et des propagateurs de pareilles doctrines, c'est s'éloigner complètement de la religion divinement révélée.

Il est vrai, quand il s'agit de favoriser l'unité entre tous les chrétiens, certains esprits sont trop facilement séduits par une apparence de bien. N'est-il pas juste, répète-t-on, n'est-ce pas même un devoir pour tous ceux qui invoquent le nom du Christ, de s'abstenir d'accusations réciproques et de s'unir enfin un jour par les liens de la charité des uns envers les autres ? Qui donc oserait affirmer qu'il aime le Christ s'il ne cherche de toutes ses forces à réaliser le voeu du Christ lui-même demandant à son Père que ses disciples soient "un" (Joan. XVII, 21) ? Et de plus le Christ n'a-t-il pas voulu que ses disciples fussent marqués et distingués des autres hommes par ce signe qu'ils s'aimeraient entre eux: " C'est à ce signe que tous connaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l'amour les uns pour les autres " (Joan. XIII, 35) ?

Plaise à Dieu, ajoute-t-on, que tous les chrétiens soient "un" ! Car par l'unité, ils seraient beaucoup plus forts pour repousser la peste de l'impiété qui, s'infiltrant et se répandant chaque jour davantage, s'apprête à ruiner l'Evangile.

Tels sont, parmi d'autres du même genre, les arguments que répandent et développent ceux qu'on appelle panchrétiens. Et il s'en faut que ces panchrétiens soient peu nombreux et disséminés; ils se sont, au contraire, multipliés en organisations complètes et ils ont fondé des associations largement répandues, que dirigent, le plus souvent, des non catholiques, quelles que soient leurs divergences en matières de foi. Leur entreprise est, d'ailleurs, poursuivie si activement qu'elle obtient en beaucoup d'endroits l'accueil de personnes de tout ordre et qu'elle séduit même de nombreux catholiques par l'espoir de former une union conforme, apparemment, aux voeux de notre Mère la Sainte Eglise, laquelle, certes, n'a rien plus à coeur que de rappeler et de ramener à son giron ses enfants égarés.
Mais en fait, sous les séductions et le charme de ces discours, se cache une erreur assurément fort grave, qui disloque de fond en comble les fondements de la foi catholique.

Avertis par la conscience de notre charge apostolique de ne pas laisser circonvenir par des erreurs pernicieuses le troupeau du Seigneur, nous faisons appel, vénérables frères, à votre zèle pour prendre garde à un tel malheur. Nous avons, en effet, la confiance que, par l'écrit et par la parole, chacun de vous pourra plus facilement atteindre son peuple et lui faire comprendre les principes et les raisons que nous allons exposer et que les catholiques pourront y trouver une règle de pensée et de conduite pour les entreprises visant à réunir, de quelque manière que ce soit, en un seul corps, tous ceux qui se réclament du nom chrétien.

Dieu, Auteur de toutes choses, nous a créés pour le connaître et le servir; étant notre Créateur, il a donc un droit absolu à notre sujétion. Certes, Dieu aurait pu n'imposer à l'homme, comme règle, que la loi naturelle qu'il a, en le créant, gravée dans son coeur, et dans la suite en diriger les développements par sa providence ordinaire; mais en fait il préféra promulguer des préceptes à observer, et, au cours des âges, c'est-à-dire depuis les débuts de l'humanité jusqu'à la venue du Christ Jésus et sa prédication, il enseigna lui-même aux hommes les obligations dues à lui, Créateur, par tout être doué de raison : " Dieu, qui, à diverses reprises et en plusieurs manières, parla jadis à nos pères par les prophètes, nous a, une dernière fois, parlé en ces jours-ci par son Fils " (Hebr. I, 1-2).
Il en résulte qu'il ne peut y avoir de vraie religion en dehors de celle qui s'appuie sur la parole de Dieu révélée: cette révélation, commencée à l'origine et continuée sous la Loi Ancienne, le Christ Jésus lui-même l'a parachevée sous la Loi Nouvelle. Mais, si Dieu a parlé - et l'histoire porte témoignage qu'il a de fait parlé -, il n'est personne qui ne voie que le devoir de l'homme, c'est de croire sans réserve à Dieu qui parle et d'obéir totalement à Dieu qui commande.

Pour que nous remplissions convenablement ce double devoir en vue de la gloire de Dieu et de notre salut, le Fils unique de Dieu a établi sur terre son Eglise. Or, ceux qui se déclarent chrétiens ne peuvent pas, pensons-nous, refuser de croire que le Christ a fondé une Eglise, et une Eglise unique; mais si, en outre, on leur demande de quelle nature doit être, suivant la volonté de son Fondateur, cette Eglise, alors tous ne s'entendent plus. Par exemple, un bon nombre d'entre eux nient que l'Eglise doive être visible et décelable extérieurement, en ce sens, du moins, qu'elle doive se présenter comme un seul corps de fidèles unanimes à professer une seule et même doctrine sous un seul magistère et un seul gouvernement; pour eux, au contraire, l'Eglise visible n'est rien d'autre qu'une fédération réalisée entre les diverses communautés de chrétiens malgré leurs adhésions à des doctrines différentes et même contradictoires.

Or, en vérité, son Eglise, le Christ Notre Seigneur l'a établie en société parfaite, extérieure par nature et perceptible aux sens, avec la mission de continuer dans l'avenir l'oeuvre de salut du genre humain, sous la conduite d'un seul chef (Matth. XVI, 18; Luc. XXII, 32; Joan. XXI, 15-17), par l'enseignement de vive voix (Marc. XVI, 15) et par l'administration des sacrements, sources de la grâce céleste (Joan. III, 5; VI, 48-59; XX, 22; cf. Matth. XVIII, 18; etc.); c'est pourquoi, dans les paraboles, il l'a déclarée semblable à un royaume (Matth. XIII), à une maison (cf. Matth. XVI, 18), à un bercail (Joan. X, 16) et à un troupeau (Joan. XXI, 15-17). Sans aucun doute, cette Eglise, si admirablement établie, ne pouvait finir ni s'éteindre à la mort de son Fondateur et des Apôtres qui furent les premiers chargés de la propager, car elle avait reçu l'ordre de conduire, sans distinction de temps et de lieux, tous les hommes au salut éternel: " Allez donc et enseignez toutes les nations " (Matth. XXVIII, 19). Dans l'accomplissement ininterrompu de cette mission, l'Eglise pourra-t-elle manquer de force et d'efficacité, quand le Christ lui-même lui prête son assistance continuelle: " Voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles " (Matth. XXVIII, 20) ?

Il est, par conséquent, impossible, non seulement que l'Eglise ne subsiste aujourd'hui et toujours, mais aussi qu'elle ne subsiste pas absolument la même qu'aux temps apostoliques; - à moins que nous ne voulions dire - à Dieu ne plaise ! - ou bien que le Christ Notre Seigneur a failli à son dessein ou bien qu'il s'est trompé quand il affirma que les portes de l'enfer ne prévaudraient jamais contre elle (Matth. XVI, 18).

C'est ici l'occasion d'exposer et de réfuter la fausse théorie dont visiblement dépend toute cette question et d'où partent les multiples activités concertées des non-catholiques en vue de confédérer, comme nous l'avons dit, les églises chrétiennes.

Les auteurs de ce projet ont pris l'habitude d'alléguer, presque à l'infini, les paroles du Christ : " Qu'ils soient un... Il n'y aura qu'un bercail et qu'un pasteur " (Joan. XVII, 21; X, 15), mais en voulant que, par ces mots, soient signifiés un voeu et une prière du Christ Jésus qui, jusqu'à ce jour, auraient été privés de résultat. Ils soutiennent, en effet, que l'unité de foi et de gouvernement, caractéristique de la véritable et unique Eglise du Christ, n'a presque jamais existé jusqu'à présent et n'existe pas aujourd'hui; que cette unité peut, certes, être souhaitée et qu'elle sera peut-être un jour établie par une entente commune des volontés, mais qu'il faut entre-temps la tenir pour une sorte de rêve. Ils ajoutent que l'Eglise, en elle-même, de sa nature, est divisée en parties, c'est-à-dire constituée de très nombreuses églises ou communautés particulières, encore séparées, qui, malgré quelques principes communs de doctrine, diffèrent pour tout le reste; que chaque église jouit de droits parfaitement identiques; que l'Eglise ne fut une et unique que tout au plus depuis l'âge apostolique jusqu'aux premiers conciles oecuméniques.

Il faut donc, disent-ils, négliger et écarter les controverses même les plus anciennes et les divergences de doctrine qui déchirent encore aujourd'hui le nom chrétien, et, au moyen des autres vérités doctrinales, constituer et proposer une certaine règle de foi commune: dans la profession de cette foi, tous sentiront qu'ils sont frères plus qu'ils ne le sauront; seulement, une fois réunies en une fédération universelle, les multiples églises ou communautés pourront s'opposer avec force et succès aux progrès de l'impiété.

C'est là, vénérables frères, leur opinion commune. Il en est, toutefois, qui affirment et concèdent que le protestantisme a rejeté trop inconsidérément certains dogmes de foi et plusieurs pratiques du culte extérieur, agréables et utiles sans aucun doute, que l'Eglise Romaine, au contraire, conserve encore. Ils se hâtent, d'ailleurs, d'ajouter que cette Eglise Romaine, elle aussi, s'est égarée, qu'elle a corrompu la religion primitive en lui ajoutant certaines doctrines moins étrangères que contraires à l'Evangile et en obligeant à y croire; parmi ces doctrines, ils citent en premier lieu celle de la primauté de juridiction attribuée à Pierre et à ses successeurs sur le siège romain. Dans ce nombre, il en est, assez peu, il est vrai, qui concèdent au Pontife romain soit une primauté honorifique, soit une certaine juridiction ou pouvoir, qui, estiment-ils toutefois, découle non du droit divin mais, d'une certaine façon, du consentement des fidèles; d'autres vont jusqu'à désirer que leurs fameux congrès, qu'on pourrait qualifier de bariolés, soient présidés par le Pontife lui-même. Pourtant, si on peut trouver des non-catholiques, d'ailleurs nombreux, qui prêchent à pleine voix une communion fraternelle dans le Christ Jésus, on n'en trouverait pas à qui vienne la pensée de se soumettre et d'obéir au Vicaire de Jésus-Christ quand il enseigne et quand il commande. Entre-temps, ils affirment qu'ils traiteront volontiers avec l'Eglise Romaine, mais à droits égaux, c'est-à-dire en égaux avec un égal; mais s'ils pouvaient traiter, il ne semble pas douteux qu'ils le feraient avec la pensée de ne pas être tenus, par le pacte éventuellement conclu, à renoncer aux opinions en raison desquelles, encore maintenant, ils restent dans leurs errements et dans leurs erreurs hors de l'unique bercail du Christ.

Dans ces conditions, il va de soi que le Siège Apostolique ne peut, d'aucune manière, participer à leurs congrès et que, d'aucune manière, les catholiques ne peuvent apporter leurs suffrages à de telles entreprises ou y collaborer; s'ils le faisaient, ils accorderaient une autorité à une fausse religion chrétienne, entièrement étrangère à l'unique Eglise du Christ.

Pouvons-nous souffrir - ce serait le comble de l'iniquité - que soit mise en accommodements la vérité, et la vérité divinement révélée? Car, en la circonstance, il s'agit de respecter la vérité révélée. Puisque c'est pour instruire de la foi évangélique tous les peuples que le Christ Jésus envoya ses Apôtres dans le monde entier et que, pour les garder de toute erreur, il voulut qu'ils fussent auparavant instruits de toute vérité par l'Esprit-Saint (Joan. XVI, 13), est-il vrai que, dans l'Eglise que Dieu lui-même assiste comme chef et gardien, cette doctrine des Apôtres a complètement disparu ou a été jamais falsifiée? Si notre Rédempteur a déclaré explicitement que son Evangile est destiné non seulement aux temps apostoliques, mais aussi aux âges futurs, l'objet de la foi a-t-il pu, avec le temps, devenir si obscur et si incertain qu'il faille aujourd'hui tolérer même les opinions contradictoires?

Si cela était vrai, il faudrait également dire que tant la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres que la présence perpétuelle de ce même Esprit dans l'Eglise et la prédication elle-même de Jésus-Christ ont perdu, depuis plusieurs siècles, toute leur efficacité et tout leur utilité: affirmation évidemment blasphématoire.

De plus, quand le Fils unique de Dieu a commandé à ses envoyés d'enseigner toutes les nations, il a en même temps imposé à tous les hommes le devoir d'ajouter foi à ce qui leur serait annoncé par les " témoins préordonnés par Dieu " (Act. X, 41), et il a sanctionné cet ordre par ces mots : " Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; mais celui qui ne croira pas sera condamné " (Marc. XVI, 16). Or, l'un et l'autre de ces deux commandements, qui ne peuvent pas ne pas être observés, celui d'enseigner et celui de croire pour obtenir la vie éternelle, ces deux commandements ne peuvent même pas se comprendre si l'Eglise n'expose pas intégralement et visiblement la doctrine évangélique et si, dans cet exposé, elle n'est à l'abri de tout danger d'erreur. Aussi, ils s'égarent également, ceux qui pensent que le dépôt de la vérité existe quelque part sur terre, mais que sa recherche exige de si durs labeurs, des études et des discussions si prolongées que, pour le découvrir et entrer en sa possession, à peine la vie de l'homme y suffirait; comme si le Dieu très bon avait parlé par les prophètes et par son Fils unique à cette fin que seulement un petit nombre d'hommes enfin mûris par l'âge pût apprendre les vérités révélées par eux, et nullement pour donner une doctrine de foi et de morale qui dirigerait l'homme pendant tout le cours de sa vie mortelle.

Il est vrai, ces panchrétiens qui cherchent à fédérer les églises, semblent poursuivre le très noble dessein de promouvoir la charité entre tous les chrétiens; mais comment la charité pourrait-elle tourner au détriment de la foi? Personne sans doute n'ignore que saint Jean lui-même, l'Apôtre de la charité, que l'on a vu dans son Evangile, dévoiler les secrets du Coeur Sacré de Jésus et qui ne cessait d'inculquer dans l'esprit de ses fidèles le précepte nouveau: " Aimez-vous les uns les autres ", interdisait de façon absolue tout rapport avec ceux qui ne professaient pas la doctrine du Christ, entière et pure: " Si quelqu'un vient à vous et n'apporte pas cette doctrine, ne le recevez pas dans votre maison et ne le saluez même pas " (Joan. II, 10). C'est pourquoi, puisque la charité a pour fondement une foi intègre et sincère, c'est l'unité de foi qui doit être le lien principal unissant les disciples du Christ.

Comment, dès lors, concevoir la légitimité d'une sorte de pacte chrétien, dont les adhérents, même dans les questions de foi, garderaient chacun leur manière particulière de penser et de juger, alors même qu'elle serait en contradiction avec celles des autres? Et par quelle formule, Nous le demandons, pourraient-ils constituer une seule et même société de fidèles, des hommes qui divergent en opinions contradictoires? Par exemple, au sujet de la sainte Tradition, ceux qui affirment qu'elle est une source authentique de la Révélation et ceux qui le nient? De même, pour la hiérarchie ecclésiastique, composée d'évêques, de prêtres et de ministres, ceux qui pensent qu'elle est d'institution divine et ceux qui déclarent qu'elle a été introduite peu à peu selon les temps et les circonstances? Egalement au sujet de la très sainte Eucharistie, ceux qui adorent le Christ véritablement présent en elle grâce à cette merveilleuse transformation du pain et du vin appelée transsubstantiation, et ceux qui affirment que le corps du Christ ne s'y trouve présent que par la foi ou par un signe et la vertu du Sacrement; ceux qui reconnaissent à la même Eucharistie à la fois la nature de sacrifice et celle de sacrement, et ceux qui n'y voient rien d'autre que le souvenir et la commémoraison de la Cène du Seigneur? Et aussi, quant aux Saints régnant avec le Christ et spécialement Marie Mère de Dieu, ceux qui croient qu'il est bon et utile de les invoquer par des supplications et de vénérer leurs images, et ceux qui prétendent que ce culte ne peut être rendu, parce qu'opposé à l'honneur de Jésus-Christ " seul médiateur entre Dieu et les hommes " (I Tim. II, 5)?
En vérité, nous ne savons pas comment, à travers une si grande divergence d'opinions, la voie vers l'unité de l'Eglise pourrait être ouverte, quand cette unité ne peut naître que d'un magistère unique, d'une règle unique de foi et d'une même croyance des chrétiens. En revanche, nous savons très bien que, par là, une étape est facilement franchie vers la négligence de la religion ou indifférentisme et vers ce qu'on nomme le modernisme, dont les malheureuses victimes soutiennent que la vérité des dogmes n'est pas absolue, mais relative, c'est-à-dire qu'elle s'adapte aux besoins changeants des époques et des lieux et aux diverses tendances des esprits, puisqu'elle n'est pas contenue dans une révélation immuable, mais qu'elle est de nature à s'accommoder à la vie des hommes.

De plus, quant aux vérités à croire, il est absolument illicite d'user de la distinction qu'il leur plaît d'introduire dans les dogmes de foi, entre ceux qui seraient fondamentaux et ceux qui seraient non fondamentaux, comme si les premiers devaient être reçus par tous tandis que les seconds pourraient être laissés comme matières libres à l'assentiment des fidèles: la vertu surnaturelle de foi a en effet, pour objet formel l'autorité de Dieu révélant, autorité qui ne souffre aucune distinction de ce genre. C'est pourquoi tous les vrais disciples du Christ accordent au dogme de l'Immaculée Conception de la Mère de Dieu la même foi que, par exemple, au mystère de l'Auguste Trinité, et de même ils ne croient pas à l'Incarnation de Notre Seigneur autrement qu'au magistère infaillible du Pontife Romain dans le sens, bien entendu, qu'il a été défini par le Concile oecuménique du Vatican. Car, de la diversité et même du caractère récent des époques où, par un décret solennel, l'Eglise a sanctionné et défini ces vérités, il ne s'ensuit pas qu'elles n'ont pas la même certitude, qu'elles ne sont pas avec la même force imposées à notre foi: n'est-ce pas Dieu qui les a toutes révélées?

En effet, le magistère de l'Eglise - lequel, suivant le plan divin, a été établi ici-bas pour que les vérités révélées subsistent perpétuellement intactes et qu'elles soient transmises facilement et sûrement à la connaissance des hommes - s'exerce chaque jour par le Pontife Romain et par les évêques en communion avec lui; mais en outre, toutes les fois qu'il s'impose de résister plus efficacement aux erreurs et aux attaques des hérétiques ou d'imprimer dans l'esprit des fidèles des vérités expliquées avec plus de clarté et de précision, ce magistère comporte le devoir de procéder opportunément à des définitions en formes et termes solennels.
Certes, cet usage extraordinaire du magistère n'introduit aucune nouveauté à la somme des vérités qui sont contenues, au moins implicitement, dans le dépôt de la Révélation confié par Dieu à l'Eglise; mais ou bien il rend manifeste ce qui jusque là pouvait peut-être paraître obscur à plusieurs, ou bien il prescrit de regarder comme de foi ce que, auparavant, certains mettaient en discussion.

On comprend donc, Vénérables Frères, pourquoi ce Siège Apostolique n'a jamais autorisé ses fidèles à prendre part aux congrès des non-catholiques: il n'est pas permis, en effet, de procurer la réunion des chrétiens autrement qu'en poussant au retour des dissidents à la seule véritable Église du Christ, puisqu'ils ont eu jadis le malheur de s'en séparer.

Le retour à l'unique véritable Eglise, disons-Nous, bien visible à tous les regards, et qui, par la volonté de son Fondateur, doit rester perpétuellement telle qu'il l'a instituée lui-même pour le salut de tous. Car jamais au cours des siècles, l'Epouse mystique du Christ n'a été souillée, et elle ne pourra jamais l'être, au témoignage de saint Cyprien: " L'Epouse du Christ ne peut commettre un adultère: elle est intacte et pure. Elle ne connaît qu'une seule demeure; par sa chaste pudeur, elle garde l'inviolabilité d'un seul foyer " (De cath. Ecclesiae unitate, VI). Et le saint martyr s'étonnait vivement, et à bon droit, qu'on pût croire " que cette unité provenant de la stabilité divine, consolidée par les sacrements célestes, pouvait être déchirée dans l'Église et brisée par le heurt des volontés discordantes " (ibid.). Le corps mystique du Christ, c'est-à-dire l'Eglise, étant un (I Cor., XII, 12), formé de parties liées et coordonnées (Eph. IV, 16) à l'instar d'un corps physique, il est absurde et ridicule de dire qu'il peut se composer de membres épars et disjoints; par suite, quiconque ne lui est pas uni n'est pas un de ses membres et n'est pas attaché à sa tête qui est le Christ (Eph.V, 30; 1,22).
Or, dans cette unique Eglise du Christ, personne ne se trouve, personne ne demeure, si, par son obéissance, il ne reconnaît et n'accepte l'autorité et le pouvoir de Pierre et de ses légitimes successeurs. N'ont-ils pas obéi à l'Evêque de Rome, Pasteur suprême des âmes, les ancêtres de ceux qui, aujourd'hui, sont enfoncés dans les erreurs de Photius et des novateurs? Des fils ont, hélas ! déserté la maison paternelle, laquelle ne s'est point pour cela effondrée et n'a pas péri, soutenue qu'elle était par l'assistance perpétuelle de Dieu. Qu'ils reviennent donc au Père commun, qui oubliera les insultes proférées jadis contre le Siège Apostolique et les recevra avec la plus grande affection. Si, comme ils le répètent, ils désirent se joindre à nous et aux nôtres, pourquoi ne se hâteraient-ils pas d'aller vers l'Eglise, " mère et maîtresse de tous les fidèles du Christ " (Conc. Latran IV, c. 5).

Qu'ils écoutent Lactance s'écriant: " Seule... l'Eglise catholique est celle qui garde le vrai culte. Elle est la source de vérité, la demeure de la foi, le temple de Dieu; qui n'y entre pas ou qui en sort, se prive de tout espoir de vie et de salut. Que personne ne se flatte d'une lutte obstinée. Car c'est une question de vie et de salut; si l'on n'y veille avec précaution et diligence, c'est la perte et la mort " (Divin. Instit., IV. 30, 11-12).

Que les fils dissidents reviennent donc au Siège Apostolique, établi en cette ville que les princes des Apôtres, Pierre et Paul, ont consacrée de leur sang, au Siège " racine et mère de l'Eglise catholique " (S. Cypr., Ep. 48 ad Cornelium, 3).

Qu'ils y reviennent, non certes avec l'idée et l'espoir que " l'Eglise du Dieu vivant, colonne et fondement de la vérité " (I Tim. II, 15) renoncera à l'intégrité de la foi et tolérera leurs erreurs, mais, au contraire, pour se confier à son magistère et à son gouvernement. Plaise à Dieu que cet heureux événement, que tant de nos prédécesseurs n'ont pas connu, Nous ayons le bonheur de le voir, que nous puissions embrasser avec un coeur de père les fils dont nous déplorons la funeste séparation; plaise à Dieu notre Sauveur, " qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité " (I Tim. II,4), d'entendre Notre ardente supplication pour qu'il daigne appeler tous les égarés à l'unité de l'Eglise. En cette affaire certainement très importante, Nous faisons appel et Nous voulons que l'on recoure à l'intercession de la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de la divine grâce, victorieuse de toutes les hérésies et Secours des chrétiens, afin qu'elle Nous obtienne au plus tôt la venue de ce jour tant désiré où tous les hommes écouteront la voix de son divin Fils " en gardant l'unité de l'Esprit dans le lien de la paix " (Eph. IV, 3).

Vous comprenez, Vénérables Frères, combien nous souhaitons cette union. Nous désirons que Nos fils le sachent aussi, non seulement ceux qui appartiennent à l'univers catholique, mais aussi tous ceux qui sont séparés de nous. Si, par une humble prière, ces derniers implorent les lumières célestes, il n'est pas douteux qu'ils ne reconnaissent la seule vraie Église de Jésus-Christ et qu'ils n'y entrent enfin, unis à Nous par une charité parfaite. Dans cette attente, comme gage des bienfaits divins et en témoignage de Notre bienveillance paternelle, Nous vous accordons de tout coeur, Vénérables Frères, ainsi qu'à votre clergé et à votre peuple, la bénédiction apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 6 janvier, en la fête de l'Epiphanie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'an 1928, le sixième de Notre Pontificat.




samedi 3 août 2013

Libéralisme Ch. 43, 44 et Fin


XLIII

Observation très pratique et très digne d'être prise en considération sur le caractère en apparence différent que présente le libéralisme en différents pays et dans les différentes périodes historiques d'un même pays. 

Ainsi que nous l'avons dit, le libéralisme est autant une hérésie pratique qu'une hérésie doctrinale, et ce principal caractère explique un grand nombre des phénomènes que présente cette maudite erreur dans son développement actuel au milieu de la société moderne. De ces phénomènes, le premier est l'apparente variété avec laquelle il se présente dans chacune des nations qu'il a infestées, ce qui (pour beaucoup de personnes de bonne foi et pour d'autres mal intentionnées) autorise à répandre la fausse idée qu'il existe, non un seul, mais plusieurs libéralismes. En effet le libéralisme, grâce à son caractère pratique, prend une certaine forme distincte dans chaque région, et quoique son concept intrinsèque et essentiel (qui est l'émancipation sociale de la loi chrétienne ou le naturalisme politique) soit un, les aspects sous lesquels il s'offre à l'étude de l'observateur sont très variés. La raison de ce fait se comprend d'ailleurs parfaitement.

Une proposition hérétique est la même et donne la même note à Madrid qu'à Londres, à Rome qu'à Paris ou à Saint-Pétersbourg. Mais une doctrine, qui a toujours tendu à se produire plus par des faits et des institutions que par des thèses franchement formulées, doit nécessairement emprunter beaucoup au climat régional, au tempérament physiologique, aux antécédents historiques, à l'état des idées, aux intérêts actuels d'une nation et à mille autres circonstances.

Nécessairement, nous le répétons, le libéralisme doit emprunter de tout cela des aspects et des caractères extérieurs qui le font apparaître multiple, quand, en réalité, il est un et absolument simple.
Ainsi par exemple, celui qui n'aurait étudié que le libéralisme français, virulent, éhonté, ivre de haines voltairiennes contre tout ce qui a la moindre saveur de christianisme, aurait difficilement compris, au début de ce siècle, le libéralisme espagnol, hypocrite, semi-mystique, bercé et quasi baptisé, dans son déplorable berceau de Cadix, avec l'invocation de la très Sainte-Trinité, Père, Fils, et Saint-Esprit. Un observateur superficiel aurait donc pu très facilement avoir tout de suite l'idée que le libéralisme tempéré des Espagnols n'avait rien de commun avec le libéralisme excessif, et franchement satanique, professé à la même époque par nos voisins Les Français. Et cependant des yeux perspicaces voyaient dès lors ce que l'expérience d'un demi-siècle a rendu visible même pour les aveugles, à savoir : que le libéralisme qui marche cierge en main et croix au front, le libéralisme qui dans la première époque constitutionnelle eut pour pères et pour parrains d'intègres magistrats, des prêtres importants et même haut placés parmi les dignitaires ecclésiastiques, le libéralisme qui ordonnait la lecture des articles de sa constitution dans la chaire de nos paroisses, célébrait avec de joyeux carillons et le chant du Te Deum les infernales victoires du maçonnisme sur la foi de la vieille Espagne, était aussi pervers et aussi diabolique dans son concept essentiel que celui qui plaçait sur les autels de Paris la déesse Raison et ordonnait par décret officiel l'abolition du culte catholique dans toute la France. C'était simplement que le libéralisme se présentait en France à visage découvert, comme il pouvait s'y présenter étant donné l'état social de la nation française, tandis qu'il s'introduisait sournoisement en Espagne et y prospérait, étant donné notre état social, comme uniquement il pouvait y prospérer, c'est-à-dire affublé du masque catholique, justifié ou plus exactement conduit par la main et presque autorisé du sceau officiel pour beaucoup de catholiques.

Ce contraste ne peut plus se présenter aujourd'hui sous un aspect aussi tranché ; les déceptions ont été si nombreuses et si fortes qu'elles ont jeté sur l'étude de cette question d'éclatantes lumières, dont le premier rang appartient aux déclarations répétées de l'Église. Toutefois, il n'est pas rare d'entendre encore parler en ce sens beaucoup de gens qui croient, ou font semblant de croire, qu'on peut être en certaine façon libéral chez nous, tandis qu'on ne peut l'être, par exemple, ni en France, ni en Italie, parce que le problème s'y trouve posé en termes différents. C'est là l'infirmité de tous ceux qui sont plus frappés par les accidents d'un sujet que par son fond substantiel.

Il importait de tirer tout ceci au clair, et nous nous sommes efforcés de le faire dans ces articles parce que le diable se retranche et se barricade merveilleusement derrière ces distinctions et ces confusions. De plus ceci nous oblige à signaler ici quelques points de vue d'où l'on voit nettement ce qui quelquefois apparaît, sur ce sujet, trouble et douteux à bien des gens.

1° - Le libéralisme est un, comme la race humaine, ce qui ne l'empêche pas de se diversifier chez les différentes nations et dans les différents climats, tout comme la race humaine produit des types divers dans les diverses régions géographiques. Ainsi, comme descendent d'Adam le nègre, le blanc, le jaune, le fougueux Français, le flegmatique Allemand, l'Anglais positif, l'Italien et l'Espagnol rêveurs et idéalistes qui ont une tige et une racine communes, ainsi sont d'un même tronc et d'un même bois, le libéral qui sur quelques points rugit et blasphème comme un démon et celui qui ailleurs prie en se frappant la poitrine comme un anachorète, celui qui écrit dans l’Ami du peuple les diatribes vénéneuses de Marat, celui qui sécularise la société avec des formes urbaines et du meilleur monde, ou défend et soutient ses sécularisateurs comme La Epoca ou el Imparcial.

2° - Outre la forme spéciale, que le libéralisme présente dans chaque nation, étant donnée l'idiosyncratie de cette même nation, il revêt des formes spéciales en rapport avec son plus ou moins grand degré de développement dans chaque pays. C'est comme une phtisie maligne qui a différentes périodes dans chacune desquelles elle se montre avec des symptômes propres et spéciaux. Telle nation, comme la France, par exemple, se trouve au dernier degré de phtisie, envahie jusque dans les plus intimes viscères par la putréfaction ; telle autre, comme l'Espagne, conserve encore dans un état sain une grande partie de son organisme.

Il convient donc de ne pas considérer un individu comme tout à fait bien portant, par cela seul qu'il est relativement moins malade que son voisin ; ni de manquer d'appeler peste et infection ce qui l'est réellement, quoique le mal ne se montre pas encore avec les signes putrides de la décomposition et de la gangrène. C'est absolument la même phtisie, et la même gangrène surviendra, si le mal n'est pas extirpé par des remèdes sagement appliqués. Que le pauvre phtisique ne se fasse pas l'illusion de croire qu'il est sain par cela seul qu'il ne se corrompt pas tout vivant comme d'autres plus avancés que lui ; et qu'il ne s'en rapporte pas à de faux docteurs qui lui assurent que son mal n'est pas à craindre, que ce sont là des exagérations et des alarmes de pessimistes intransigeants !

3° - Chaque degré du mal exige un traitement et une médication à part. Ceci est évident, per se, et il n'est pas nécessaire que nous perdions notre temps à le démontrer. Cependant, l'oubli de cette vérité donne lieu à beaucoup de faux pas dans la propagande catholique. Il arrive souvent que des règles très sages et très prudentes, données dans un pays par de grands écrivains catholiques contre le libéralisme, sont invoqués en d'autres pays comme de puissants arguments en faveur du libéralisme, et contre la marche conseillée par les propagandistes et les défenseurs les plus autorisés de la bonne cause.

Récemment nous avons vu citer comme condamnant la ligne de conduite des plus fermes catholiques espagnols un passage du fameux cardinal Manning, lumière de l'Église catholique en Angleterre et qui ne songe à rien moins qu'à être libéral ou ami des libéraux anglais ou espagnols.

Qu'y a-t-il là ?

Il y a seulement ce que nous venons de signaler.

Distingue tempora, dit un apophtegme juridique, et concorda bis jura. Au lieu de cela qu'on dise : Distingue loca et qu'on l'applique à notre cas. Donnons un exemple. La prescription médicale ordonnée pour un phtisique à la troisième période serait nuisible peut-être à un phtisique à la première, si elle lui était appliquée, et la prescription ordonnée à celui-ci occasionnerait peut-être instantanément la mort de celui-là. De même les remèdes prescrits très à propos contre le libéralisme dans une nation pourront, appliqués dans une autre, produire un effet diamétralement opposé.

Pour être plus explicite encore, et sans recourir à aucune allégorie, nous dirons : il y a des solutions qui seront acceptées et bénies en Angleterre par les catholiques comme un immense bienfait, tandis que les mêmes solutions devront être combattues à outrance et considérées comme une désastreuse calamité en Espagne ; de même le Saint-Siège a fait des conventions avec certains gouvernements qui ont été pour lui de véritables victoires et qui pourraient être chez nous de honteuses déroutes pour la foi. Par conséquent, des paroles au moyen desquelles un sage prélat ou un grand journaliste ont avantageusement combattu le libéralisme sur un point peuvent sur un autre point devenir des armes terribles, à l'aide desquelles ce même libéralisme paralysera les efforts des plus vaillants champions du catholicisme.

Et maintenant nous ferons une observation qui saute aux yeux de tout le monde.

Les plus hardis fauteurs du catholicisme libéral dans notre patrie ont presque toujours jusqu'en ces derniers temps recueilli principalement leurs arguments et leurs autorités de la presse et de l'épiscopat belge et français.

4° - Les antécédents historiques de chaque nation et son état social présent sont ce qui doit d'abord déterminer le caractère de la propagande anti-libérale chez elle, comme ils y déterminent le caractère spécial du libéralisme. Ainsi, la propagande anti-libérale en Espagne doit être, avant tout, et surtout espagnole, non française, ni belge, ni allemande, ni italienne, ni anglaise. C'est dans nos propres traditions, dans nos propres mœurs, dans nos propres écrivains, dans notre caractère national propre, qu'il faut chercher le point de départ pour notre restauration propre et les armes pour l'entreprendre ou pour l'accélérer. Le premier soin du bon médecin est de mettre ses prescriptions en harmonie avec le tempérament héréditaire de son malade.

Ici où nous avons toujours été belliqueux, il est très naturel que notre attitude ait toujours quelque chose de belliqueux. Ici où nous sommes nourris dans les souvenirs d'une lutte populaire de sept siècles pour la défense de la foi, on n'a jamais le droit de jeter à la face de notre peuple catholique, comme un péché monstrueux, d'avoir quelquefois pris les armes pour défendre la religion outragée. Ici, en Espagne, pays d'éternelle croisade, comme l'a dit avec un accent d'envie l'illustre P. Faber, l'épée de celui qui défend Dieu en juste et loyal combat et la plume qui le prêche dans un livre ont toujours été sœurs, jamais ennemies. Ici depuis saint Herménégilde jusqu'à la guerre de l'indépendance et plus loin encore, la défense armée de la foi catholique est un fait déclaré saint ou peu s'en faut. Nous dirons la même chose du style quelque peu acerbe, employé dans les polémiques, la même chose du peu d'égards accordés à l'adversaire, la même chose de la sainte intransigeance qui n'admet aucune affinité avec l'erreur, même la plus éloignée.

A la façon espagnole, comme nos pères et nos aïeux, comme nos saints et nos martyrs, c'est ainsi que nous désirons que notre peuple continue à défendre la sainte religion et non comme peut-être le conseille ou l'exige la constitution moins virile des autres nations.

XLIV

Et qu'y a-t-il dans la question du libéralisme sur la « thèse » et sur « l'hypothèse », dont on a tant parlé dans ces derniers temps ?


Ce serait ici le lieu le plus opportun pour donner quelques éclaircissements, sur la thèse et sur l'hypothèse dont on a fait tant de bruit, sorte de barbacanes ou de tranchées, derrière lesquelles le catholicisme libéral moribond a essayé en ces derniers temps de se retrancher. Mais cet opuscule est déjà trop volumineux, aussi nous voyons-nous forcé à ne dire sur ce sujet que peu, très peu de paroles.

Qu'est-ce que la thèse ?

C'est le devoir simple et absolu pour toute société et tout état de vivre conformément à la loi de Dieu, selon la révélation de son fils Jésus-Christ, confiée au magistère de son Église.

Qu'est-ce que l'hypothèse ?

C'est le cas hypothétique d'un peuple ou d'un État dans lequel, pour des raisons d'impossibilité morale ou matérielle, on ne peut franchement établir la thèse, c'est-à-dire le règne exclusif de Dieu, et où les catholiques doivent dès lors se contenter de ce que cette situation hypothétique peut donner par elle-même, et s'estimer très heureux s'ils parviennent à éviter la persécution matérielle, ou à vivre sur un pied d'égalité avec les ennemis de leur foi, ou à obtenir la plus petite somme de privilèges civils. La thèse se rapporte donc au caractère absolu de la vérité, l'hypothèse aux conditions plus ou moins dures auxquelles la vérité doit s'assujettir quelquefois dans la pratique, étant données les conditions hypothétiques de chaque nation.

La question qui se pose maintenant est la suivante :

L’Espagne est-elle dans des conditions hypothétiques qui rendent acceptable comme un mal nécessaire la dure oppression dans laquelle vit parmi nous la vérité catholique, et l'abominable droit de cité que l'on y concède à l'erreur ? La sécularisation du mariage et des cimetières tant de fois tentée, l'horrible licence de corruption et de blasphème accordée à la presse, le rationalisme scientifique imposé à la jeunesse par le moyen de l'enseignement officiel, ces libertés de perdition et d'autres encore, qui constituent le corps et l'âme du libéralisme, sont-elles si impérieusement exigées par notre état social, qu'il soit totalement impossible aux pouvoirs publics de s'en passer ?

Le libéralisme est-il ici un mal moindre que nous devions accepter, nous les catholiques, comme un moyen d'éviter de plus grands maux, ou bien, tout au contraire, est-il un mal très grave qui ne nous a délivrés d'aucun autre mal, et qui nous menace en échange de nous amener le plus déplorable et le plus effrayant avenir ?

Qu'on parcoure une à une toutes les réformes (nous parlons de religion) qui depuis soixante ans ont transformé l'organisation catholique de notre pays en organisation athée. En est-il une seule qui ait été impérieusement exigée par une nécessité sociale ? Quelle est celle qui n'a pas été violemment introduite comme un coin dans le cœur catholique de notre peuple, afin qu'elle y pénétrât peu à peu, à coups redoublés de décrets, et encore de décrets, assénés par la brutale massue libérale ? Toutes les prétendues exigences de l'époque ont été ici des créations officielles, c'est officiellement que la révolution y a été implantée et avec les deniers publics, qu'on l'y a maintenue. Campée comme une armée d'invasion, elle vit sur notre sol et fait vivre à nos frais sa bureaucratie, qui seule profite de ses bénéfices. Ici, moins que chez toute autre nation, l'arbre révolutionnaire a germé spontanément ; ici, moins que chez aucun autre peuple, il a pris racines. Après avoir été officiellement imposé pendant plus d'un demi-siècle, tout ce qui est libéral est encore factice en Espagne. Un pronunciamiento l'apporta, un autre pronunciamiento pourrait le balayer sans que le fond de notre nationalité en fût aucunement altéré.

Il n'y a pas d'évolution du libéralisme qui n'ait été chez nous le fait d'une insurrection militaire bien plus que le fait du peuple. Les élections elles-mêmes qu'on proclame l'acte le plus sacré et le plus inviolable des peuples libres, sont toujours faites à l'image et à la ressemblance du ministre de l'intérieur. Ce n'est là un secret pour personne. Que dire de plus ? Le critère libéral par excellence, lui-même, celui des majorités, si on tenait un compte loyal de son verdict, résoudrait la question en faveur de l'organisation catholique du pays et contre son organisation libérale ou rationaliste. En effet la dernière statistique de la population donne le tableau suivant des sectes hétérodoxes dans notre patrie.

Remarquez, que les chiffres ne sont point suspects, attendu leur caractère officiel. Il y a en Espagne, d'après le dernier recensement :

Israélites 402
Protestants de diverses sectes 6.654
Libres-penseurs déclarés 452
Indifférents 358
Spirites 258
Rationalistes 236
Déistes 147
Athées 104
Sectaires de la morale universelle 19
Sectaires de la morale naturelle 16
Sectaires de la conscience 3
Sectaires de la spéculation 1
Positivistes 9
Matérialistes 3
Mahométans 271
Bouddhistes 208
Païens (!) 16
Disciples de Confucius 4
Sans foi déterminée 7982

Et qu'on nous dise maintenant, si pour contenter ces groupes et sous-groupes, dont pour plusieurs il serait difficile au moins de définir et de préciser le ridicule symbole, il est raisonnable de sacrifier la manière d'être religieuse et sociale de dix-huit millions d'Espagnols, qui, par ce fait qu'ils sont catholiques, ont le droit de vivre catholiquement et d'être catholiquement traités par l'État qu'ils servent de leur sang et de leur argent !

N'y a-t-il point là l'oppression la plus irritante de la majorité par une minorité audacieuse et tout à fait indigne d'exercer une si prépondérante influence sur les destinées de la patrie ? Quelles raisons d'hypothèse peut-on indiquer pour l'implantation du libéralisme, ou plus exactement de l'athéisme légal dans notre société ?

Résumons-nous.

La thèse catholique est le droit de Dieu et de l'Évangile à régner exclusivement dans la sphère sociale, et le devoir pour toutes les classes de ladite sphère sociale d'être soumis à Dieu et à l'Évangile.

La thèse révolutionnaire est le faux droit que prétend avoir la société de vivre par elle-même et sans soumission aucune à Dieu et à la foi, et complètement émancipée de tout pouvoir qui ne procède pas d'elle-même.

L'hypothèse, que les catholiques libéraux nous proposent entre ces deux thèses, n'est qu'une mutilation des droits absolus de Dieu sur l'autel d'une fausse entente entre lui et son ennemi. Voyez à quels artifices la révolution a recouru pour atteindre ce résultat ! Elle cherche par tous les moyens possibles à faire entendre et à se persuader que la nation espagnole est dans des conditions telles qu'elles lui défendent de chercher, pour guérir ses divisions, un autre genre de remèdes ou de soulagements que cette espèce de conciliation ou transaction entre les prétendus droits de l'État rebelle et les véritables droits de Dieu, son seul roi et seigneur.

Et pendant que l'on proclame que l'Espagne est déjà dans cette malheureuse hypothèse, ce qui est faux et n'existe que dans de détestables désirs, on s'efforce par tous les moyens possibles de transformer en réalité effective cette hypothèse désirée, de rendre un jour ou l'autre véritablement impossible la thèse catholique, et inévitable la thèse franchement révolutionnaire, abîme où périraient du même coup notre nationalité et notre foi. Grande sera devant Dieu et devant la patrie la responsabilité de ceux qui, de parole ou d'action, de commission ou d'omission, se seront faits les complices de cette horrible supercherie, par laquelle, sous prétexte de moindre mal et d'hypothétiques circonstances, on n'arrive qu'à paralyser les efforts de ceux qui soutiennent qu'il est encore possible de rétablir en Espagne l'intégrale souveraineté sociale de Dieu, et d'aider ceux qui aspirent à voir un jour établir absolument, parmi nous, la souveraineté sociale du démon.

Épilogue et conclusion

C’est assez. Ce n'est pas l'esprit de parti qui a dicté ces simples réflexions, et aucun mobile d'humaine inimitié ne les a inspirées. Nous l'affirmons devant Dieu comme nous le ferions au moment de mourir et de comparaître devant son redoutable tribunal.

Nous avons cherché à être logique plutôt qu'éloquent. Si on nous lit avec attention on verra que nous avons tiré nos déductions, même les plus dures, les unes des autres et toutes d'un principe commun incontestable, non par la voie oblique du sophisme, mais par la droite voie du loyal raisonnement qui n'incline ni à droite, ni à gauche, soit par amour, soit par haine. Ce qui nous a été enseigné comme sûr et certain par l'Église dans les livres de théologie dogmatique et morale, voilà ce que nous avons essayé simplement de faire connaître à nos lecteurs.

Nous jetons ces humbles pages aux quatre vents du ciel, que le souffle de Dieu les porte où il voudra. Si elles peuvent faire quelque bien, qu'elles le fassent pour son compte, et qu'elles vaillent à l'auteur bien intentionné pour le pardon de ses nombreux péchés.

Un mot encore, c'est le dernier et peut-être le plus important. Au moyen d'arguments et de répliques il arrive parfois qu'on réduit son adversaire au silence, ce qui n'est pas peu de chose en certaines occasions, mais cela seul ne suffit pas bien souvent à sa conversion. Pour atteindre ce but les prières ferventes valent autant, sinon mieux, que les raisonnements les plus habilement liés. L'Église a obtenu plus de victoires par les soupirs sortis du cœur de ses enfants, que par la plume de ses controversistes et l'épée de ses capitaines. Que la prière soit donc l'arme principale de nos combats, sans oublier les autres. Par elle, plus que sous l'effort des machines de guerre, tombèrent les murs de Jéricho. Josué n'aurait pas vaincu le féroce Amalech, si Moïse, les mains élevées vers le ciel, n'avait été en fervente oraison pendant la bataille. Que les bons prient donc, qu'ils prient sans cesse, et que le véritable épilogue de ces articles, ce qui en résume tout le sujet, soit cette oraison : Ecclesiae tuæ, quæsumus, Domine, preces placatus admitte, ut, destructis adversitatibus et erroribus universis, secura tibi servie libertate.