vendredi 27 mai 2016

Autobiographie de Mgr Pierre Martin Ngô-Dinh Thuc, archevêque de Huê - 2/4

Partie 1

Dans sa cage, pendant plus d'un mois, il reçut la Sainte Communion tous les jours, assisté par un rédemptoriste vietnamien, filleul de mon frère Diêm. Il mourut, courageusement, le Rosaire dans une main et de l'autre main indiquant son coeur aux soldats du peloton d'exécution en criant : "Visez ici! Vive le Vietnam!". S'il a vécu chrétien peu fervent, il mourut en vrai catholique et vietnamien sans peur.

Notre frère cadet Luyên est celui qui eut une éducation soignée et complète, grâce au dévouement de mes frères Khi et Diêm. Après les études primaires chez les frères à Hué, il fut envoyé en France à 12 ans. Il entra en 6e au collège de Juilly, chez les PP. Oratoriens. Luyên était très intelligent, toujours le premier de sa classe. De la 6e, il sauta en 4e puis en 2e. Il obtint son baccalauréat et réussit à entrer à l'Ecole Centrale des Ingénieurs à Paris et en sortit ingénieur. Il rentra au Vietnam, fut directeur du cadastre, d'abord au Vietnam puis au Cambodge qui était, alors, sous protectorat français.

Quand mon frère Diêm fut nommé Gouverneur du Sud-Vietnam, Luyên conduisit la Délégation vietnamienne du Sud à Genève, en Suisse, pour discuter sur la destinée du Vietnam. Le Vietnam du Sud, isolé, ne put éviter la séparation d'avec le N'ord-Vietnam qui, outre le Tonkin, engloba les provinces du Centre jusqu'à la rivière de Gua-Tung.

Le Vietnam du Sud, dirigé par luyên, refusa de souscrire aux accords de Genève, mais ne put faire autrement que de subir cet échec. Diêm mit toute son énergie à préparer la revanche par la formation d'une armée forte, une administration modèle, l'union du Vietnam du Sud, en balayant toutes les armées privées, car, quand Diêm, obtempérant aux instances de l'Empereur Baodai, remis sur le trône par la France, s'installa à Saïgon, cette ville nouvelle capitale avec ses environs immédiats, était le fief de bay Viên, un bandit. La province de Tâyninh était le fief des Caodaïstes, celle de Soetrang le fief des Hoahaô.

Mon frère Diêm confirma Luyên dans son rôle d'ambassadeur, rôle à lui confié par Bao-dai, avec résidence à Londres, tout en représentant son pays en Belgique, Hollande, Autriche et Tunisie. Les relations entre Bao-dai et Luyên avaient commencé quand tous les deux étaient en France, mon frère collégien à Juilly et Bao-dai, prince héritier, habitant Paris, chez Monsieur Charles, ancien Résident Supérieur de l'Annam, sous le règne de Khâi-dinh. Celui-ci avait confié le prince héritier à M. Charles pour s'occuper de son éducation. J'étais, alors, à Paris, à l'Institut Catholique pour préparer une licence d'enseignement et, les dimanches, conduisais Luyên passer ce jour de congé avec le prince héritier qui s'appelait, alors, Vinh-Thay, dont le nom de règne fut, plus tard, Bao-Dai. Les deux garçons jouaient ensemble aux billes et aux autres jeux.

Ces relations permirent à Luyên d'indiquer à Bao-dai le choix de mon frère Diêm à la tache de s'opposer à l'absorption du Sud-Vietnam par le Nord communiste gouverné par Ho-chi-minh.

Grâce à son rôle diplomatique en Europe, Luyên échappa au sort de mes trois frères restés au Vietnam et assassinés par les généraux félons payés par la CIA américaine, tandis que moi-même, retenu à Rome comme membre du concile de Vatican II, eus aussi la vie sauve quoique j'eusse fait tout mon possible, auprès du Gouvernement du Sud et auprès de S.S. Paul VI pour pouvoir retourner à Hué, vivre ou mourir avec mes ouailles étant leur Pasteur comme Archevêque.

Luyên est, aujourd'hui, à la tête d'une famille de douze enfants. Le 13e, une fille, mourut dans un accident d'auto en 1976. Les aînés sont mariés ou bien gagnent leur vie à part. Il ne reste à Luyên que les derniers, deux garçons et deux jeunes filles. Luyên, vieilli et d'une santé fragile, reste toujours fidèle à notre Sainte Religion et communie tous les dimanches. Il a une bonne mémoire et j'essaie de le convaincre d'écrire ses Mémoires politiques, car il connaît, parfaitement, le sujet tandis que moi-même m'occupais, exclusivement, de mes devoirs d'évêque.

Après ces quelques pages consacrées à mes parents et à mes frères et soeurs, je reviens aux souvenirs de ma pauvre vie, vie comblée des miséricordieuses attentions du Bon Dieu.

J'ai raconté, brièvement, mes études à Rome, à Paris, les débuts de mon ministère sacerdotal à Hué, d'abord professeur chez les Frères vietnamiens (congrégation fondée par mon père spirituel Mgr Joseph Allys, vicaire apostolique dé Hué), sous le supériorat du Père Hô-ngoc-Cân, plus tard premier évêque de Bnû-chu, au Tonkin. Devenu professeur au Grand Séminaire de Hué, directeur officiel du Collège secondaire de la Providence de Hué, je fus ensuite nommé Vicaire apostolique à Vinhlong. Ce Vicariat contenait les provinces de Vinhlong, de Bentri et une petite partie de Sadec-territoire détaché du vicariat apostolique de Saîgon-qu'on appelait, autrefois, Vicariat de la Cochinchine occidentale, tandis que le Vicariat apostolique de Quinhon se dénommait Vicariat apostolique Oriental et celui de Hué, Vicariat apostolique Septentrional.

Mon Vicariat possédait, en 1938, date de ma possession, une soixantaine de prêtres et moins de 100.000 catholiques sur plus d'un million d'habitants. Pays de beaux jardins et surtout de bonnes rizières. Nos prêtres de Cochinchine sont de caractère affable et simple; ils ne sont pas cérémonieux et compliqués comme ceux du Tonkin parce que les Cochinchinois étaient de la race des colons envoyés pour coloniser le Sud-Vietnam arraché aux Cambodgiens et aux Chams, tandis que les Vietnamiens du Centre (dont je suis) sont des gens sérieux, durs au travail, car le centre n'est pas fertile comme le Sud : pays pauvre, race courageuse et réfléchie.

C'était le Centre qui fournit les gouvernants du Vietnam et, aussi, les révolutionnaires, tel Ho-chi-minh.

Cela s'est vérifié aussi du point de vue ecclésiastique. Parmi les quatre premiers évêques vietnamiens, trois étaient du Centre : Mgr Dominique Hô-ngoc-Can, Mgr Lê-hûû-Tû et moi-même. Un seul, le premier était du Sud, Mgr Nguyên-ba-Tong. La Cochinchine, pays très riche, était administrativement, lors de ma promotion comme évêque de Vinhlong, une Colonie française. Les Cochinchinois étaient "sujets français" et bon nombre d'entre eux obtinrent la nationalité française, dont ils étaient fiers, regardant leurs compatriotes du Centre, qui n'étaient que "protégés français" comme citoyens de deuxième degré appelés, par dérision : "bân", c'est-à-dire : peuple des jonques, faisant allusion aux rameurs de jonques qui venaient du Nord et du Centre-Vietnam au Sud pour commercer.

Or, comme premier évêque indigène, le St-Siège a jeté les yeux sur un "ban" fils de jonquier (quoique j'étais fils d'un ministre de l'Empereur et docteur des Universités de Rome). Les français de Cochinchine s'étonnaient aussi de ce choix, et un journal français de Cochinchine prédisait un avenir très triste pour le nouvel évêché, car-confié à un fils de néophytes cet évêché risquait de perdre la Foi qui était l'apanage des Français... Or, je ne connaissais pas cette mentalité des gens du Sud et me trouvais, seul de mon espèce, sans ami, sans connaissance. Peut-être cette ignorance ma sauva-t-elle, car je me conduisis simplement comme un frère parmi d'autres frères. Ne connaissant aucun prêtre en particulier, je les traitais en amis.

Comme je l'ai dit dans les premières pages de "Misericordias", Mgr Dumortier, vicaire apostolique de Saïgon, chargé par le St-Siège de constituer le personnel du nouveau Vicariat apostolique de Vinhlong,a pris chez lui la fleur du clergé cochinchinois et retiré tous ses missionnaires français. J'arrivais à Vinhlong, ville-siège de l'évêché, sans une maison pour l'évêque, sans un prêtre pour me recevoir, car le curé de Vinhlong, un missionnaire, était parti rejoindre la France, en congé.

Tous les prêtres du nouveau Vicariat m'ont reçu à l'église de Vinhlong pour la cérémonie d'obéissance puis nous avons déjeuné ensemble avec Mgr Dumortier et tout le monde partit rejoindre ses chrétiens. Je restais seul, n'ayant personne pour préparer le souper... J'avais encore la grippe, j'avais avec moi mes deux grands frères Khôi et Diêm. Dans le petit presbytère sans curé, il n'y avait qu'un seul lit. J'amenais mes deux frères chez le chef de la paroisse, un gros richard qui s'appelait Nuôi. Riche ne signifie pas toujours charitable; il indiqua à mes frères deux bancs de bois nu. Mes frères, le ventre vide, mais fatigués par le long voyage du Centre-Vietnam jusqu'à l'Ouest de la Cochinchine, se jetèrent sur les bancs tous habillés et furent plongés dans un lourd sommeil.

Rentré au presbytère, je m'étendais sur mon lit, sur une simple natte. C'est ainsi que se passa mon premier contact avec mon siège épiscopal. J'avais 41 ans. J'étais loin de prévoir que Vinhlong deviendrait ma consolation, que son clergé m'aiderait de tout coeur à organiser ce no man's land et que nos rapports seraient très fraternels, enfin que de Vinhlong j'irais travailler, les mains nues et la bourse vide, à la fondation de l'Université de Dalat : miracle de la bonté de Dieu envers les descendants de trois siècles de martyrs.

Mes débuts à Vinhlong étaient très simples : trouver un cuisinier. Ma famille m'envoya de Hué le cuisinier Vinh, très bon cuistot, mais très ami de l'alcool de riz : le chum-chum des troupiers français, puis ma mère fit le sacrifice du petit cuisinier, ancien gardien de chèvres, qu'elle avait formé elle-même.

Il s'appelait An, son père était aussi le cuisinier du Père Stoefler, alsacien successeur de Mgr Allys à la cure de Phûcam. An était bon cuisinier, intelligent, mais d'un caractère grincheux; il me fallait, de temps en temps, lui passer quelques sous pour faire apparaître un petit sourire sur ses lèvres. J'avais aussi un jeune boy, il se nommait Tri et était le neveu de ma mère. Chez nous, servir un curé était considéré comme un honneur, comme un aide et non pas comme un serviteur ou domestique. Tri était doué d'une paresse extraordinaire. Mon oncle, qui était son père, était l'homme le plus patient du monde. Dans sa petite famille, il était brimé par sa femme et peu respecté par ses enfants et il en avait une ribambelle. Excédé par la paresse de Tri, son aîné, la seule solution pour s'en débarrasser était de me le confier. Or, Tri balayait l'évêché une fois la semaine, l'exception à cette règle étaient les visites du Président de la République, mon frère Diêm. Donc, pratiquement, pour que régnat la propreté à l'évêché, je balayais moi-même, chaque jour, la maison. Tri se cloîtrait alors dans sa petite chambre où régnait un désordre indescriptible.

Selon la loi ecclésiastique et les coutumes dans les Missions, quand le Saint-Siège, c'est-à-dire la S.Congrégation de la Propagande, décide la création d'un nouveau vicariat apostolique dont l'administration est confiée à un prêtre autochtone, l'évêque missionnaire abandonne à ce prêtre la partie déjà bien organisée de l'ancien vicariat, donc possédant séminaire, cathédrale et, naturellement, évêché. L'argent liquide en caisse était aussi partagé.

Pour le vicariat de Vinhlong, détaché de celui de Saïgon confié, jadis, aux Missions Etrangères de Paris et gouverné par le Saint Mgr Dumortier, le contraire s'est produit. Mgr Dumortier gardait la partie organisée et me laissait la partie en friche : je n'avais ni cathédrale, ni évêché, ni séminaire. Et comme le Saint-Siège avait commis au même évêque le soin d'organiser les deux vicariats, Mgr Dumortier mit dans son diocèse de Saïgon les prêtres les meilleurs et à Vinhlong ceux de moindre valeur et même quelques-uns à la vertu douteuse.

Pour l'argent, Saïgon qui possédait des plantations de hévéas et des rizières en avait beaucoup. Or, Mgr Dumortier, fidèle à l'adage : la charité commence par soi-même, eût toute une année pour dépenser les fonds du diocèse en faveur des œuvres dans les paroisses dépendant de son futur  évêché. Le résultat fut ceci : il ne restait plus, dans le coffre-fort de la Mission à Saïgon, que 30 000 piastres, reliquat des millions que possédait la Mission-mère avant la séparation en deux missions. Et Mgr Dumortier avança ce principe de division : l'argent doit être partagé d'après la superficie de chaque Mission. Quoique peu au courant de l'étendue exacte des deux missions, j'étais certain que la mission de Saïgon avait une superficie au moins triple de celle de Vinhlong. Fort de cette évidence, je dis à Mgr Dumortier que, d'après son critérium, non seulement je n'aurais un sou de ces 30 000 piastres, mais que je devrais lui remettre encore de l'argent. Or, je n'avais pas un sou dans la poche puisque la mission de Vinhlong commençait sans un sou vaillant. D'après moi, il serait plus équitable de répartir les fonds d'après le nombre de chrétiens. On porta le litige à Rome et Rome décida que mon critérium était juste. J'empochai donc 10 000 piastres. C'est avec ce pécule misérable que la Mission commença sa vie. Mgr Dumortier dut encore acheter pour moi une demeure, une maison à un étage dans un petit jardin comme évêché. A moi de trouver de quoi construire un petit séminaire et, plus tard, un grand séminaire.

Pour le moment, on me permettait d'envoyer nos grands séminaristes à Saïgon.

Comme moyen de locomotion pour faire un tour de ma Mission et prendre contact avec mes prêtres, je n'avais que ma bicyclette, une machine solide, mais lourde venant de la Manufacture des Armes et Cycle de St-Etienne. Mais la mission de Vinhlong comprend deux provinces et le tiers d'une autre. On ne peut la visiter commodément en cycle. Et, avec ma bicyclette, j'avais déjà fait une envolée, devant ma cathédrale provisoire, quand sur mon coursier de fer, j'exécutais un vol et m'aplatis devant le portail de l'église où le curé se tenait, avec ses enfants de choeur, pour me recevoir, le goupillon à la main. Mais cet incident fut providentiel, car cet envol épiscopal fut connu à Saïgon et les anciens élèves des Frères, qui ont un beau collège à Saïgon, se cotisèrent pour m'offrir un vieux tacot, une Citrôen, à moi un ancien élève du Collège Pelerin de Hué.

Où trouver un chauffeur? et avec quoi le payer? où le loger? A ces trois questions, je trouvais une unique solution : lorsque je pars en visite, ce sont les curés qui me donnent à manger et à dormir, donc mon cuisinier n'a plus rien à faire. Pourquoi ne pas en faire mon chauffeur? Le Père provicaire de Vinhlong,le bon Père Dang, un naturalisé français, très débrouillard et très pieux, me prêta son chauffeur pour initier An mon cuisinier aux mystères de l'auto. An obtint son permis de conduire sans examen, les examinateurs l'en dispensant sur l'assurance de l'évêque qui en prenait toute responsabilité future.

An conduisait très bien et était plus fier d'être chauffeur que d'être un maître-coq. Surtout lorsque l'évêque de Vinhlong eût sa Mercédès, sa Versailles, et sa jeep, les deux dernières voitures : cadeau de bienfaiteurs, la Mercédès acquise par moi-même grâce à l'épargne des devises fortes allouées à moi par notre gouvernement pour mes voyages à l'Etranger, surtout pour répondre aux convocations du Saint-Siège pendant le Concile de Vatican II.

Me voici donc pourvu d'une demeure, petite, mais suffisante pour moi, pour mon secrétaire et mes deux domestiques, avec quelques cellules pour les hôtes de passages. Il me fallait, quand même, un curé pour la paroisse de Vinhlong. Je dus écrire à Mgr Dumortier lui demandant un prêtre. Il eut la bonté, ou peut-être la chance, de se débarrasser d'un prêtre douteux, en m'envoyant le Père H. qui, extérieurement ressemblait à St-Louis de Gonzague, mais qui, réellement, était un détraqué sexuel et un voleur de grand chemin Je ne l'ai su que trop tard. Il est mort, paix à son âme.

Je fus obliger de renvoyer à Mgr Dumortier un jeune vicaire jeune vu l'âge, mais vicieux depuis des années. Mgr Dumortier ne pût ne pas l'accepter. Du reste, peu après, ce pauvre garçon jeta sa soutane aux orties. Ce fut mieux ainsi. Il gagna sa vie comme maître d'école grâce à l'enseignement reçu au petit séminaire.

Mgr Dumortier s'attendait à d'autres renvois de ma part, mais comme ces cas, certes malheureux, n'étaient pas de notoriété publique, je me contentais d'admonester les coupables en secret ou de les envoyer faire une retraite. Etant originaire du Centre-Vietnam, où des cas pareils étaient rarissimes, j'étais éberlué en découvrant tant de faiblesses. J'en parlais à Mgr Dumortier. Voici sa réponse : "C'est parce qu'il fait trop chaud en Cochinchine". Peut-être avait-il raison. La chaleur humide continuelle détend toute énergie. Sans recours à une prière continuelle et humble, sans une dévotion authentique à Notre Mère la très Pure, impossible de ne pas tomber. Mais mes fidèles, aimant beaucoup leurs prêtres, fermaient souvent les yeux.

Comme remède à cet état de choses, j'ai commencé de suite à convoquer mes prêtres, chaque mois, chez le doyen du district, pour une retraite spirituelle sérieuse, de 7 heures du matin jusqu'à midi, je faisais le prédicateur. La retraite finissait au déjeuner et, ensuite, j'examinais les cas à résoudre, faisais les recommandations nécessaires, répondais aux questions ou difficultés posées par les confrères. J'appliquais ce programme à chacun des quatre doyennés. Ces visites régulières entretenaient la charité mutuelle, la confiance en l'évêque et la connaissance directe des nouvelles de notre Mission (mission veut dire vicariat apostolique). Ainsi, s'il y avait à intervenir, je pouvais le faire de suite. Mes prêtres commençaient aussi à connaître leur évêque qui, quoique venant du Centre-Vietnam s'adaptait vite à la mentalité du Sud. Je n'ai jamais eu de litige avec mes prêtres, ils avaient confiance en moi, surtout en ma discrétion. L'évêque ne doit jamais montrer de partialité envers n'importe lequel de ses confrères. Les remontrances doivent être faites en secret. Le visage de l'évêque doit être toujours serein, gai avec tous - gaudate cum gaudentibus - flete cum flentibus. J'ai aimé sincèrement tous mes prêtres et je crois qu'ils me rendaient la pareille.

La grande qualité des prêtres de Cochinchine (donc ceux de mon vicariat) était, et encore je l'espère, de ne pas s'occuper des autres. Si vous demandez à l'un d'eux ce qu'il pense d'un confrère Un-tel, il vous répondra : "Monseigneur, je n'en sais rien". Il est sincère en le disant, il ne cherche pas à voir les défauts de ses confrères. Evidemment, il y a des cas de scandale public. Alors, l'évêque n'a pas besoin de les interroger, mais de surveiller, avec charité ses subordonnés.

Quelquefois, je recevais des lettres anonymes. Il ne faut pas y croire de suite, la patience, la longanimité portent fruit. Mais si la dénonciation a un fond, je fais venir le confrère incriminé et, entre quatre yeux, je lui découvre les accusations portées contre lui et je le prie de se défendre, car le prêtre, dans une paroisse, est très jalousé. Après avoir entendu ses dénégations, je lui montre les preuves envoyées à moi par son dénonciateur ou sa dénonciatrice, par exemple une lettre écrite de sa main. Il ne peut donc plus nier le fait. Alors, je lui fais une réprimande en alléguant des raisons spirituelles : offense à Dieu, sacrilège pour messes dites en état de péché mortel, scandale, stérilité du ministère, cela sans montrer de colère, mais une grande compassion. Enfin, lui demander d'indiquer la punition spirituelle qu'il encourt : par exemple une retraite spirituelle d'une semaine ou d'un mois dans un monastère ou un changement de poste. Je n'ai eu qu'à me louer de cette manière de faire.

Le prêtre est si exposé, il est si seul. Si l'amour de Dieu ne règne pas en maître en son coeur, il doit s'attendre à des chutes, car les occasions sont si multiples, les gens ont tant de confiance en leur curé et l'aiment beaucoup. Enfin, il y a la chaleur étouffante qui énerve tout le monde... et le diable qui fait admirablement son métier. C'est presque toujours le sixième commandement et le neuvième qui tentent le prêtre. Rarement le septième, mais cela arrive, le plus souvent pour avoir les moyens de satisfaire des penchants vicieux.

Au Nord, il y a un vice qui tente le prêtre, c'est l'alcool de riz (le chan-chan). On y fait macérer de la cannelle ou d'autres racines pour le rendre plus fort et c'est le vice affreux de l'ivrognerie. Ce vice attaque aussi les missionnaires, beaucoup plus souvent que la luxure. Ceci dit à la louange de nos pères dans la foi.

La politique religieuse du Vatican correspondait à la naissance de nouvelles nations en Afrique et en Asie. Ces nations, jalouses de leur indépendance à peine acquise-et souvent au prix de leur sang-voyaient d'un œil peu bienveillant leurs compatriotes soumis à des étrangers, souvent appartenant aux nations de leurs anciens maîtres. Des nations, comme la Birmanie, fermaient leurs frontières aux nouveaux missionnaires blancs. L'établissement de l'épiscopat indigène était indispensable, mais pour devenir un évêque capable, blanc, jaune ou noir, le St-Esprit n'intervient plus comme du temps des Apôtres qui ne connaissant que l'araméen pouvaient se faire comprendre, après la Pentecôte, des étrangers présents à Jérusalem. Pierre, un pêcheur illettré, discourait comme un Rabbi et citait les Saintes Ecritures comme le plus disert scribe. C'était l'époque héroïque. Pour faire choc et ouvrir une brèche dans le mur du judaïsme et du paganisme, il fallait arguments de choc, il fallait des miracles, des miracles comme l'avait prédit Jésus, plus étonnants que ceux perpétrés par le Maître.

Notre époque n'est plus pareille. L'Eglise forme ses futurs évêques dans les universités catholiques à Rome, en France, aux Etats-Unis et ailleurs, comme la fameuse Salamanque en Espagne. Après une aimée d'épiscopat, j'envoyais deux jeunes prêtres de notre vicariat, les Pères Quang et Thiên, en Europe faire leurs études secondaires et universitaires.

Moi-même, ancien étudiant des Universités romaines et françaises, je suis arrivé à ce principe : ne pas envoyer des jeunes séminaristes en Europe, mais de jeunes prêtres doués d'intelligence, de bon jugement, de conduite sérieuse, ayant été initié quelques années à l'apostolat même. Un tout jeune séminariste catapulté dans le monde européen ou américain, matériellement si différent du Tiers-Monde auquel appartenait le Vietnam de mon temps, surtout pour ce qui concernait la civilisation matérielle; le luxe, l'aisance, le confort dans lesquels sera plongé l'Asiatique ou l'Africain en feront un désaxé, s'il rentre : (ou ne voudra plus rentrer, comme l'ont fait pas mal d'asiatiques et d'africains se cramponnant à l'Etranger pour ne pas manquer de ce confort occidental et n'avoir pas à se réadapter à la nourriture frugale, au climat tropical, à la bicyclette et à la paillote.)

Ce pauvre prêtre, refusant de rentrer au pays, rend inutiles les efforts du Saint-Siège et les espoirs de ses compatriotes. Certes, il ne faut pas jeter la pierre sur ces défections, mais il faut prendre des mesures pour minimiser les pertes. Je crois que la Sainte Congrégation de la Propagande, en fni de compte, a dû convenir de la suppression à Rome d'un séminaire pour séminaristes des pays de mission et de l'ouverture d'un Collège pour les jeunes prêtres des Missions qui préparaient leurs doctorats en fréquentant les diverses Facultés romaines. Ce principe s'est concrétisé en l'ouverture du Collège St-Pierre sur le Janicule qui a donné, déjà, un bon nombre d'évêques aux pays de mission. Mon neveu, l'archevêque-coadjuteur de Saigon, Mgr F.X. Nguyên-vân-thuAn, sorti de ce collège, est, actuellement, témoin du Christ dans les geôles communistes.

Les deux prêtres, envoyés par moi-même en Europe, sont actuellement évêques à Mytho (Mgr Joseph Thiên) et à Cantho (Mgr Quang). Car j'avais dû bâtir un petit séminaire, celui de la mission-mère à Saïgon ne pouvant plus recevoir tous mes petits séminaristes. Mais comment bâtir en ce moment-là ? Nous étions plongés dans la Deuxième Guerre Mondiale. Il n'y avait plus de moyens de recevoir des marchandises de France ou d'ailleurs, la flotte japonaise bloquant les mers chaudes. Or, la France, notre protectrice, n'avait pas introduit l'industrie en Indochine. Nous étions seulement producteurs de matières premières. Par exemple, l'exportateur français envoyait dans sa mère-patrie le caoutchouc des plantations de hévéas en Cochinchine. Cette gomme, travaillée en France, par exemple chez Michelin, nous était retournée comme pneus pour les autos (fabriquées en France) ou pour les bicyclettes, comme celle que j'avais acquise de la Manufacture de St-Etienne. Nous n'avions pas même une fabrique de clous. Notre calcaire servait pour faire nos routes, mais aucune usine ne le transformait en ciment. Nous avions du bois en quantité, mais pas de scieries. Tout ce bois devait être débité par des scieurs avec leurs longues scies, à la force de leurs bras.

Mais, de toute façon, il fallait un toit pour mes séminaristes, presque 200 inscrits. Je n'avais jamais bâti quoi que ce soit... Mais j'avais la chance d'avoir un vietnamien, père de trois prêtres et d'une religieuse, qui avait aidé son curé-celui de Vinhlong-à diverses constructions. Son curé, le Père Bang de Bêxtre, qui m'avait prêté son chauffeur comme moniteur de mon cuisinier, me l'indiqua.

Je me jetai sur l'occasion, le fit venir. Après avoir convenu de son salaire, je me mis à la recherche d'un terrain. La chance me fit découvrir un grand terrain, à proximité de mon évêché, un peu marécageux, mais facile à combler avec les détritus de la ville de Vinhlong. Comme parmi ces détritus se trouvaient des semences de divers arbres fruitiers ou de cucurbitacées, mon séminaire eut un beau jardin où les légumes poussaient drus. Je donnai un pourboire aux charretiers que la ville engageait pour enlever les ordures ménagères. Les charretiers, au lieu de devoir sortir de la ville pour les épandre, s'en débarrassaient dans l'enclos du séminaire. Car, la première chose à faire fut la construction d'un enclos fait de briques (il y avait une fabrique à Vinhlong), avec du mortier composé de la chaux indigène, tirée des coquillages de mer qui sont à profusion en Cochinchine, et du bon sable pour éviter le chapardage. Des hangars en paillote abritaient les ouvriers, logeaient mon contremaître et emmagasinaient le bois pour les charpentiers parce qu'il fallait faire tous les meubles en bois : pupitres, bureaux, lits, planchers pour l'étage, toutes les charpentes, etc. Toutes les matinées, j'étais sur le chantier. J'y revenais le soir. Cela me distrayait de mes travaux intellectuels et des soucis lancinants d'un évêque encore en apprentissage et qui se trouvait devant des problèmes paraissant insolubles, par exemple : faire des clous. Avant la guerre, tout cela venait de France, vendu aux Vietnamiens par les "oncles", nom donné par les Vietnamiens aux Chinois qui se trouvent partout où il y a un marché. Doté d'une concubine vietnamienne, car, en principe, le chinois, généralement un Cantonais, laissait sa femme principale en Chine. En épousant (ou plutôt, en achetant) une Vietnamienne comme épouse, comme mère d'une ribambelle de métis, le chinois très pratique trouve une compagne de lit, une bonne cuisinière, une aide-vendeuse et une interprète s'il ne sait que baragouiner le vietnamien. Or, tous les stocks de métaux ou de ferronnerie étaient épuisés. Quelqu'un avança l'idée d'aller vers le rivage de la mer y ramasser les fils de fer que les pêcheurs emploient pour attacher leurs filets et qu'ils abandonnent après un long usage. Mes chrétiens m'envoyèrent alors ces bouts de fil et on les coupait et les limait pour en faire des pointes.

La construction du petit Séminaire achevée, je fis venir des Soeurs Amantes de la Croix de Caimon (Caimon, nom de la Chrétienté (paroisse) où se trouve le couvent de ces Soeurs). Elles devaient gérer la cuisine du séminaire.

Chez nous, il n'y a pas de problème pour remplir le petit Séminaire, car les chrétiens vietnamiens ont une profonde vénération pour le sacerdoce, ils aiment à offrir un ou deux, même trois garçons pour le Séminaire. Ils paient ce qu'ils peuvent pour l'entretien de leurs enfants. Nous les acceptons, car, même s'ils n'atteindront pas le but suprême : le sacerdoce, ils auront obtenu une discrète instruction secondaire-latin-français-et pourront, dans leur paroisse, être un aide précieux pour leur curé comme chef de l'Action catholique ou entrer dans l'administration civile et, là aussi, un catholique instruit pourrait faire l'apôtre de son milieu, aider le clergé quand il a affaire avec le Gouvernement. Donc, l'Eglise a tout à gagner en ouvrant largement les portes du Séminaire.

Les communistes en sont persuadés. C'est pourquoi ils fixent un numerus clausus pour l'entrée au Séminaire : pas plus de deux sujets par an, sujets dont ils sont sûrs d'être, au moins, pas encore contraires à leurs dogmes marxistes. Avec ce système, ils croient pouvoir asphyxier petit à petit le Catholicisme, mais nos Ancêtres, pendant plus de 200 ans, ont été privés de prêtres et le Catholicisme vietnamien a réussi à survivre et à s'étendre.

Au Tonkin, où depuis plus de 10 ans, ils ont appliqué cette méthode contre la formation des candidats au Sacerdoce, la Religion a survécu. Ces brimades ne font qu'augmenter l'hostilité de tous envers le système marxiste : chez les païens, à cause de toutes sortes de privations alimentaires et vestimentaires, à cause du bourrage de crâne, tous les soirs après une journée exténuante de travaux payée chichement, juste pour ne pas mourir de faim. La seule classe qui vit bien est celle des petits et grands dirigeants.

Faute de prêtres, nos catholiques, là où il n'existe plus de curés se mettent en marche dès le soir du samedi et font des kilomètres, à pied (ou en vélo pour ceux qui en possèdent) vers une paroisse où il y a une messe dominicale. Cet exode est une façon de prêcher la Religion, le long du parcours, aux païens.

De mon Petit-Séminaire de Vinhlong est sorti un jeune évêque, auxiliaire de l’Evêque de Vinhlong mon deuxième successeur, Mgr originaire d'une paroisse évangélisée il y a plus de 100 ans par des fils de Saint François d'Assise, celle de Cainhum, la plus ancienne paroisse de mon diocèse et, peut-être, une parmi les plus anciennes chrétientés de la Cochinchine. Son église possède une Ste Vierge costumée à la manière espagnole, c'est-à-dire que la statue change d'habit selon les fêtes.

Cainhum possède un couvent d'Amantes de la Croix, le deuxième du diocèse avec celui de Caimo, déjà nommé. L'auxiliaire actuel de l'Evêque de Vinhlong a deux tantes, soeurs de son père, religieuses de ce couvent.

Ici, j'ouvre une digression sur mon séjour à Cainhum. C'était après l'invasion des troupes japonaises en Indochine, suite à la Deuxième Guerre mondiale puis à l'insurrection communiste qui eut lieu quand les troupes du Japon durent se rendre aux Chinois de tchang-Kai-Chek (plus tard réfugié à Formose).

J'avais dû quitter mon siège de Vinhlong et me réfugier à Cainhum, car si j'étais resté à Vinhlong occupé par les troupes françaises, il m'aurait été impossible de visiter les autres paroisses de mon diocèse. Les Français n'occupaient que les villes situées sur les bords du Mêking : Vinhlong-Benite, tandis que l'arrière-pays était contrôlé par les communistes.

A ce moment, le grand séminaire de Saïgon s'est replié aussi sur Cainhum et occupait le couvent des religieux catéchistes. Moi, je pris logement à la cure de Cainhum, cure vide, car le curé s'était réfugié ailleurs et son vicaire s'était, aussi, échappé ailleurs. Les deux professeurs du grand Séminaire n'osaient pas sortir de leur logement. A la cure, je faisais le catéchisme aux enfants, l'instruction religieuse au couvent des nonnes et visitais les malades en leur portant la communion. La Messe était dite avant six heures du matin, quand règne encore l'obscurité. L'église était, déjà, à moitié remplie de fidèles et je m'étonnais de ce qu'elle n'était pas fréquentée davantage, car au Vietnam, quand régnait la paix, la Messe, les jours de semaine, était aussi fréquentée que celle du dimanche.

En voici la réponse : la pénurie d'étoffe (le coton). Chaque famille ne possédait pas assez de pantalons et d'habits pour tout le monde. Donc chacun allait à la Messe à son tour, avec le pantalon commun.

Il m'est arrivé, à cause de cette pénurie de pantalons, une drôle d'histoire. Une vieille chrétienne m'envoyait chercher par son petit-fils parce qu'elle était malade. Allant chez elle, je lui manifestais mon étonnement de ce que c'était la première fois depuis un mois que je faisais le curé. Or, elle n'était au lit que depuis à peine une dizaine de jours. Voici sa réponse : "Je n'avais pas de pantalon à moi. Le pantalon commun servait pour mes fils et mes petits-enfants". Je me suis dit : Tu es Martin, car ton patron de confirmation est St-Martin qui a donné la moitié de son manteau à un mendiant grelottant de froid. Fais donc un sacrifice, donne à la grand-mère ton deuxième pantalon, car tu en as deux.

La vieille guérit vite et je la vis à la messe du matin, fière d'être dans le pantalon ex-épiscopal. Mais, après quelques jours, la mémère disparut de la circulation. Au catéchisme, je m'enquête auprès des mioches sur l'absence de la grand-mère. Serait-elle de nouveau malade et au lit ? Son petit-fils, dans sa candeur : "Ma grand-mère a perdu son pantalon au jeu...". Car il faut avouer que les Vietnamiens sont de grands joueurs, pour occuper leurs loisirs, car, alors, ils n'avaient pas beaucoup de distractions. Quoi faire ? je n'ai plus qu'un pantalon... Alors le St-Esprit (je crois que c'est lui) me donna une fameuse inspiration : à l'église, dans la sacristie, il y a de l'étoffe, suffisamment pour donner des culottes courtes aux chrétiens et un peu plus longues aux chrétiennes de Cainhum!

Je demandais aux religieuses d'enlever la doublure des chasubles et des chapes (on remédiera à cela quand la France nous enverra des étoffes). On consacrera tous les drapeaux français (cachés à cause des communistes) à cette charité. Jésus n'a-t-il pas dit : "j'étais nu et vous m'avez habillé" ? "Mais, Monseigneur, ces drapeaux, ces doublures sont de différentes couleurs or, nous vietnamiens, nos pantalons sont de couleur noire pour les femmes et blanche pour les hommes". Je leur répliquais : "Tant pis, à la guerre comme à la guerre! Vous, soeurs, voudriez-vous sacrifier votre voile noir pour en confectionner des pantalons aux femmes et le voile blanc de vos novices pour les pantalons des mâles?".

Ce jugement, digne d'un Salomon, fut approuvé par toute la paroisse. Le drapeau français avec sa partie rouge fit le bonheur des petits garçons dans leurs pimpantes culottes rouges. La partie bleue servit pour les petites filles, le blanc pour les homines et les doublures noires pour les femmes. S'il en manquait, on colorait les parties restantes avec une teinture noire et tout le monde était content et la Messe du matin fréquentée par tout le monde.

Pendant mon séjour à Cainhum, j'ai fait une ordination, car j'avais un diacre appelé Quyên dont on avait remis l'ordination sacerdotale aux calendes, le soupçonnant d'être lépreux. Originaire de Saïgon, il est venu à moi comme le "Refugium peccatorum". C'était un brave type, un peu nerveux, mais de bonne conduite et comme j'avais besoin de prêtre, je l'ai fait examiner par des médecins vietnamiens qui pratiquaient la médecine ancestrale : décoction de diverses plantes. Ils m'ont assuré que le diacre Quyên ne présentait aucun signe de la lèpre. Je lui fis commencer une semaine de retraite et le dimanche qui suivit, à la Messe solennelle, Cainhum vit une ordination... avec un évêque ayant un roseau couvert de papier d'argent comme crosse et mitre de papier en tête. Ce prêtre, ordonné sous le régime communiste, vit encore et se porte bien.

Je lui donnais, quelques jours après la prêtrise, un ministère un peu exceptionnel, celui d'assister au dernier moment d'un type condamné à être fusillé par une troupe française qui faisait un raid à Cainhum et qui l'avait arrêté, lui connu pour avoir dénoncé des Vietnamiens francophiles et, de ce chef, tués les communistes. Le pauvre néoprêtre ne put refuser ce ministère. Il confessa le condamné (un ex religieux!), lui donna le viatique, mais ferma les yeux quand il entendit le chef du peloton crier : "Attention et feu!". C'était, pour lui aussi, un début de ministère. De Cainhum, je rayonnais dans tous les coins de mon diocèse, non pas par vaux et par monts, mais partout en barque, où l'on mange, où l'on dort, où les chrétiens rament jour et nuit par équipes sur ce réseau de rivières, filles du grand Mékong, qui sillonnent tout mon diocèse. Mes prêtres me recevaient au débarcadère. Mais cette absence de Vinhlong fit mauvaise impression auprès des Soeurs françaises qui me taxèrent de communiste...

Quand la France réussit à pacifier la Cochinchine, en forçant les communistes à rentrer dans leurs repaires-ils n'avaient que des sabres et des bambous pointus en guise de piques et très peu de fusils-je rentrais à Vinhlong. Les pauvres soeurs ne voulurent pas aller à l'évêché me saluer. Mais, petit à petit, voyant que je ne leur gardais pas rancune et, surtout, constatant que ma façon d'agir avait sauvé la vie de leurs consoeurs qui travaillaient dans les campagnes tandis qu'elles-mêmes (une minorité) vivaient tranquillement à Vinhlong et à Bentre, car les communistes respectaient leurs consoeurs appartenant à mon diocèse tandis que celles dépendant du diocèse de Saïgon, dirigé par un évêque français, étaient reléguées, par les communistes, dans les forêts, souffrant mille morts à cause de la pénurie des vivres, des habitations, sans prêtre ni consolations...

En passant, j'ai parlé des Soeurs Amantes de la Croix, du couvent de Caimon, plus de 200 soeurs; celui de Cainhum une centaine. D'où venaient ces soeurs ? Depuis les premières conversions au christianisme faites par les missionnaires jésuites, un bon nombre de femmes, non seulement de condition ordinaire, mais quelques dames de la Cour impériale, se consacraient au Seigneur. Cette consacration était déjà pratiquée par les bonzesses. Quand apparurent les premiers vicaires apostoliques au Vietnam, dont Mgr de Lamothe-Lambert, du Séminaire des Missions Etrangères de Paris, celui-ci rassembla ces vierges en communauté et leur donna un règlement de vie. Mais, peut-être, sous-estimant la valeur de ces néophytes, il ne leur permit pas d'émettre les trois voeux de religion : pauvreté, chasteté et obéissance, quoique pratiquement, ces âmes pratiquaient la pauvreté matériellement plus rigoureuse que les moniales des vieilles chrétientés, la chasteté et l'obéissance envers leurs supérieures, ayant même un temps de noviciat.

Cette manière de vie dura trois siècles et ne cessa que peu avant le Vatican II. J'ai eu le privilège d'introduire ces vœux aux Amantes de la Croix de mon archidiocèse de Hué, après un sérieux noviciat sous la direction des Mères Augustines de Dalat. Certes, si elles restaient sans voeux, l'évêque pourrait leur confier toutes sortes de besognes, mais elles n'étaient strictement pas les épouses du Christ.

Le terrain acquis pour le Petit-Séminaire était suffisamment spacieux pour bâtir un hôpital à un étage et une maison pour le médecin. Ce médecin s'appelait le Docteur Lesage. Il avait servi dans les troupes françaises envoyées pour rétablir la domination française renversée par les Japonais. Lesage n'était pas catholique pratiquant, mais était très charitable. Au lieu de rentrer en France, il préféra rester au Vietnam où un médecin était une Providence pour les habitants. A Vinhlong, nous n'avions qu'une infirmerie. Lesage m'a contacté, j'étais très content de l'avoir. De là venait la construction de l'hôpital et de la maisonnette du docteur. Lesage ne faisait payer que ceux qui le pouvaient; pour les indigents, il les soignait gratis. Il se plaisait si bien au Vietnam, qu'il se fit naturaliser vietnamien. Pauvre docteur, il n'avait pas prévu le triomphe du communisme ni son arrestation et son envoi dans les camps de rééducation... Etant vietnamien, la France ne put le reconnaître comme sien et le libérer des griffes marxistes...

Quand le séminaire St-Sulpice de Hanoï dût évacuer le Tonkin, tombé sous le joug communiste, pour se rendre avec plus de 50 grands séminaristes en Cochinchine, voyant leur embarras pour loger et continuer les cours, je leur offris cet hôpital comme séminaire provisoire me souvenant que j'avais été l'hôte de St-Sulpice à Paris quand je préparais ma licence à l'Institut Catholique et logeais à la Maison des prêtres, rue Cassette. Les Pères sulpiciens étaient très prudents. Quand ils purent aller, avec leurs séminaristes, à Saïgon où ils trouvèrent une installation, nos relations furent interrompues, car ils pensaient que des relations avec le frère du Président de la République seraient mal vues par les autorités du Vatican, sous Paul VI qui, berné par le franc-maçon Cabot-Lodge, était persuadé que notre famille persécutait les bonzes bouddhistes. Etrange erreur, car les bouddhistes vietnamiens ont déclaré, publiquement, que jamais un gouvernement n'avait subventionné leurs oeuvres comme le gouvernement Ngô-dinh-Diem. Le même franc-maçon n'était pas étranger à l'assassinat de mes trois frères : Diêm, Nhu et Cân.

Comme les élèves du Petit Séminaire allaient achever leurs huit années d'études secondaires : latine, française et vietnamienne, j'ai dû bâtir un grand séminaire pour Vinhlong. La providence m'aida. Je trouvais un terrain, qui était alors une rizière de plus de 3 hectares, aux portes de Vinhlong, sur la route principale qui conduit vers le bac de My-Thnân. Ce bac mène à l'autre rive où passe la grande route vers Mytho et Saïgon.

La première chose à faire était de combler le terrain sur une surface suffisante pour supporter des bâtiments en dur du grand séminaire. Pour cela, il fallait délimiter le périmètre des constructions, puis creuser des étangs sur une autre partie du terrain acheté, la terre de ces excavations servant de remblais et les étangs, ainsi créés servant de viviers pour l'élevage des poissons, ceux-ci nourris par les restes de la table des séminaristes et, surtout (j'ai quelque honte à le dire!) par les déchets humains dont ils sont très friands. Sur ces étangs furent donc construits les W.C. du séminaire...

Cet élevage est chose commune en Cochinchine. Du Cambodge arrivent des jonques contenant dans leurs flancs des alevins, si petits qu'il faut des filets comme des moustiquaires, aux interstices minuscules, pour attraper ces petits poissons. On achète le contenu de quelques jonques, on déverse dans les étangs ces alevins qui grandissent très vite; après deux ans, ils pèsent plusieurs kilos, surtout lorsqu'ils sont nourris avec les déchets humains. Avant de les vendre, on les fait jeûner pendant un mois et leur chair est excellente. Dans les écoles des paroisses, il y a toujours un étang à poissons et la vente de ces poissons aide à payer les enseignants. Du reste, pourquoi se scandaliser : nos plantes, nos salades vivent de déchets animaux, c'est-à-dire du fumier. Or, chez nous, on n'avait pas d'argent pour acquérir des engrais synthétiques et chimiques qui, souvent, produisent des légumes et des fruits sans saveur. L'Ecriture Sainte nous dit, le jour des Cendres : "Rappelle-toi, ô Homme, que tu es poussière et, en poussière, tu retourneras."

Ce séminaire aura un destin assez flatteur, car de grand séminaire de Vinhlong, il deviendra séminaire régional pour le Centre Cochinchine et, enfin, réquisitionné par les communistes.

Racontant ma "sécession" à Cainhum, j'ai dit que le grand séminaire de Saïgon s'est replié là pour échapper à l'étau des communistes qui harcelaient la capitale du Sud. Les bâtiments qui abritèrent alors ce séminaire appartiennent à la communauté des Catéchistes, religieux ayant les trois voeux. Le fondateur de ce couvent, dont les membres servaient le diocèse de Saïgon et celui de Vinhlong, était un saint homme, le Père Boismery, des Missions Etrangères de Paris. Quand je l'ai rencontré, il était perclus de rhumatismes et ne voyait presque plus. Il allait bientôt mourir. Après lui, un vieux Père vietnamien devint supérieur du couvent, sans autre aptitude que celle de pouvoir célébrer la Messe tous les jours pour les novices, leur donner des instructions, car une fois profès, ces religieux vont partout où on les appelle pour catéchiser les néophytes. Or, ce père supérieur ne connaissait pas les caractéristiques de la vie monacale. Ainsi, par exemple, pour le voeu de pauvreté, les religieux, là où ils travaillent souvent, ont besoin de permissions pour acquérir certaines choses d'où exemptions contre la pauvreté. Ils devaient alors écrire au P. Supérieur, exposer les raisons pour lesquelles ils demandaient une dispense. Or, le service de la poste qui existe dans les villes était inexistant dans les campagnes et il fallait recourir aux occasions : des voyageurs se rendant à Cainhum, un très petit bourg. Le P. Supérieur imagina alors cette solution : les religieux qui rentraient à la maison-mère pendant le mois de Vacances d'été, recevraient, avant de repartir en mission, du P. Supérieur un lot, par exemple, une vingtaine de dispenses sur la pauvreté. Ainsi, quand, dans le cours de l'année, ce lot serait épuisé, le religieux demandera un autre lot.

Mais former des religieux, sans vivre leur vie, sans connaître les caractéristiques de la vie religieuse, était une gageure. Il fallait y remédier. Il fallait que ces religieux puissent diriger leurs novices, il fallait qu’un ou deux de ces religieux puissent être ordonnés prêtres pour assurer la Messe et confesser leurs confrères. Je me mis à l'œuvre. J'en choisis trois que la communauté, par vote secret, estimait les plus doués pour remplir le rôle de supérieur. Moi-même me fis leur professeur en théologie et ainsi j'ai pu ordonner le premier prêtre sorti de la communauté des Frères de Cainhum. Plus tard, de jeunes religieux ont été envoyés en France faire des études littéraires, scientifiques, philosophiques et théologiques pour assurer la survivance de cette Congrégation si nécessaire et si méritante. Le Saint-Siège a approuvé ma manière de faire.

Après avoir remédié aux déficiences dont le nouveau diocèse de Vinhlong me semblait souffrir, je portais mes regards vers le côté matériel. Oui, nous possédions des rizières, surtout dans l'Ile de Cô-chien et dans le delta de la province de Bentre. Certaines paroisses étaient nanties de bonnes rizières, mais la plupart ne possédaient rien. Or, il me paraissait devoir résoudre ce problème : que chaque paroisse soit "self-suffisant" pour ses besoins normaux, que le curé n'ait pas à recourir à l'évêque ou à aller mendier chez les chrétiens pour avoir de quoi payer les Soeurs dans les écoles. L'évêque ou la charité publique ne doivent intervenir que dans les cas extraordinaires par exemple : ouverture d'une nouvelle chrétienté, construction d'une école détruite par un typhon ou un incendie. Ce faisant, on n'oblige pas le prêtre à se faire mendiant.

Dans nos régions, il n'y a guère d'autres ressources régulières que le rendement des rizières. Donc, doter de rizières les paroisses pauvres. Où prendre l'argent pour en acheter ? Dans l'Ouest cochinchinois, il y a la ressource d'aller coloniser des étendues inexploitées, mais dans nos vieilles provinces de Vinhlong„ Bentre, Sadec, il n'existe plus de "no man's land".


Après avoir longuement réfléchi, je m'aperçus que nous avions une source de revenus : la dotation annuelle que la S.C. de la propagande attribue aux territoires' des Missions. Ainsi, mon évêché recevait par an 3 millions de piastres. Que font, ordinairement, les évêques de cette somme ? Ils la distribuent aux prêtres qui en ont besoin, sans compter ceux de l'évêché même, comme les séminaires ou bâtir sa cathédrale.

Partie 3

jeudi 26 mai 2016

Autobiographie de Mgr Pierre Martin Ngô-Dinh Thuc, archevêque de Huê - 1/4

 Avant que vous commenciez à lire l’autobiographie de Mgr Thuc, nous voudrions vous préciser quelques petits détails. Cet article a été écrit aux environs de 1976 donc la non-validité de Montini (Paul VI) était encore incertaine pour quelques-uns. Avant de se déclarer « sédévacantiste » ou « Semper Idem », il vaut mieux prier et beaucoup prier ainsi que lire et beaucoup lire. Nous voudrions vous précisez que quand Mgr Thuc dit pape pour Jean XXIII et Paul VI que ce blogue déclare entièrement invalident. S’ils sont papes, ils ne le sont certainement pas de la Sainte Eglise catholique, mais d’une secte. Il y a certaines idées développées par Mgr Thuc que nous ne partageons pas et qu’il a peut-être abandonnées avec les années, nous ne le savons point. Avant de lancer des pierres à Mgr Thuc nous voudrions que vous lisiez les prochains articles que nous publierons. Nous laissons aux lecteurs se faire une idée.

AUTOBIOGRAPHIE
DE
MGR. PIERRE MARTIN NGÔ-DINH-ThUC
ARCHEVÊQUE DE HUÊ
M
"MISERICORDIAS DOMINI IN AETERNUM CANTABO"

C'est par cette acclamation du Prophète que j'entreprends l'histoire de mon âme. Puissent ces souvenirs encouragés d'autres âmes à recourir à cette Miséricorde infinie pour se convertir et se sanctifier.

Ma pauvre vie spirituelle ressemble à un tissu dont les fils sont les rayons de cette Miséricorde qui s'entrecroisent dans ce tissu. Car la Miséricorde de Dieu qui, de toute éternité, a daigné jeter un regard sir cet atome tel est mon être-et décréter sa sortie du néant, n'a jamais cessé de l'entourer et de l'entourer encore plus étroitement et plus solidement quand ce pauvre atome cherche à échapper aux liens si doux de l'Epoux de son âme.

Que d'autres âmes s'adressent avec raison à la Charité de Dieu pour L'aimer et L'adorer: âmes virginales, âmes contemplatives, âmes embaumées de Sainteté, à l'instar des Chérubins et des Séraphins.

Des âmes comme celle des deux Thérèse, comme celle de Jean de la Croix, de Louis de Gonzague, du Père Pio.

Elles en ont le droit. Mais, pour mon âme pécheresse, elle n'a que larmes à offrir au Seigneur comme la Madeleine et qu'à chanter, en ce inonde et dans l'autre, la Miséricorde du Seigneur.

Le Bon Dieu, le très Miséricordieux, pour me donner le temps de me repentir, m'a accordé une longévité et une santé qui ne sont pas le lot de ma famille.

Agé de plus de 80 ans, sans avoir été gravement malade et pourvue d'une intelligence qui a fait de moi une bête à concours, au Petit Séminaire, aux Facultés catholiques romaines et à la Sorbonne, la Miséricorde de Dieu m'a cependant accordé le temps et les connaissances religieuses et profanes pour aider à ma conversion.

Je suis vietnamien: cette origine explique mon caractère. De même que l'origine française permet de comprendre la sainteté de la petite Sainte Thérèse de Lisieux et celle castillane caractérise la grande Thérèse d'Avila.

D'où vient la race Vietnamienne, si l'on doit croire aux Annales millénaires des Chinois qui ont été toujours nos adversaires : Les Viets occupaient le territoire qui constitue de nos jours Pékin, arrosé par le grand fleuve jaune. Les Chinois déferlaient vers ce pays très fertile où les tribus viets trouvaient de quoi vivre à l'aise.

Contre ces envahisseurs, gens prolifiques, les Viets infiniment moins nombreux engagèrent une lutte fatalement inégale et furent vaincus. Mais les Viets ne cessèrent de résister, tout en reculant vers le Sud, et leur dernière capitale en terre actuellement chinoise était Canton.

Canton étant occupé par les "Célestes", les Viets trouvèrent un terrain propice à la défense, un défilé nominé dans la suite "les portes d'Annam" où ils barrèrent la route aux Chinois. Plus tard, les chinois réussirent à forcer "les portes d'Annam" et occupèrent, pendant près de mille ans, le delta du fleuve jaune sur lequel fut bâti Hanoi.

Les Viets ne perdirent jamais courage et réussirent à bouter les Chinois, grâce à l'héroïsme des deux sœurs Trung-trac et Trung-schi qui perdirent la vie dans cette lutte héroïque, mais enflammée par l'exemple donné par ces deux jeunes Vietnamiennes, ils achevèrent l'entreprise de ces deux sœurs, et les Chinois quittèrent définitivement le Vietnam. Les Vietnamiens furent assez politiques et diplomates pour accepter une sorte de vassalité envers le suzerain chinois, en lui apportant à certaines périodes quelques présents caractéristiques de notre pays : défenses d'éléphants par exemple. Mais nous devons reconnaître que l'occupation millénaire chinoise a été profitable au Vietnam.

Ainsi fut profitable la division du territoire national en provinces, préfectures, sous-préfectures, villages, comme était divisé l’Empire du Milieu, avec cette différence, spécifique quant au village, car le village Viet est une petite république et traite avec l'Etat comme deux Etats. Si l'Etat imposait au village une contribution pour la guerre tant en espèces qu'en hommes, les notables du village répartissaient la contribution de chaque villageois en espèces et désignaient les jeunes gens à l'enrôlement dans l'armée royale. Il existait un proverbe exprimant les relations entre l'Etat et le village: les décrets du roi s'abaissent devant les coutumes du village. Le maire (Ly-trûông) n'était pas le chef du village, mais le représentant du conseil villageois près des autorités supérieures. C'était sur lui que tombaient les coups de rotin quand les autorités étaient mécontentes du village.

Les conseillers du village étaient d'abord les habitants du village ayant un titre mandarinal (anciens mandarins) puis les Lettrés ayant concouru aux examens triennaux pour les titres de bachelier, licencié et docteur, enfin les citoyens les plus influents du point de vue richesse.

C'est ce conseil, dans lequel prévalait d'abord l'intelligence et non pas la richesse, qui distribuait aux citoyens, en parties égales, les rizières communes, car, tous les trois ans se faisait cette distribution en lots égaux en superficie, mais inégaux en fertilité. Les citoyens ne possédaient en propre que les champs qu'ils avaient personnellement défrichés tandis que les champs communaux avaient été défrichés lors de la création par un homme entreprenant qui, après avoir repéré un "no man's land" avait recruté des volontaires pour travailler avec lui et fonder un nouveau village.

Voilà un fait social qui montre l'esprit d'indépendance des Viets envers les Autorités supérieures, tout en maintenant avec elles des relations amicales comme entre deux Etats. Evidemment, tout cela a été balayé par le nivellement égalitaire moderne. Est-ce en mieux ou en pire ? Du moins, l'ancien système n'était pas inférieur au moderne, car nous avions deux sortes de propriétés : la communale et la privée. Nous avions la répartition triennale, sans l'envahissement d'un Etat totalitaire.

L'indépendance du citoyen trouvait un terrain où il pouvait respirer, sans cependant renoncer complètement aux avantages d'un Etat centralisé. Cette soif d'indépendance coule dans le sang du Vietnamien et explique cette lutte millénaire contre le Chinois, puis contre le Français, tout en profitant du meilleur des institutions chinoises et de la civilisation française. Notre famille a toujours été pour le système des Dominions britanniques entre le Vietnam et la France. Nous n'avons pu réaliser ce rêve qui eût fait de la France un Etat-guide, comme l'est l'Angleterre pour le Canada, l'Australie, la Nouvelle Zélande, et permis de traiter en égaux, les Etats-Unis, la Russie soviétique et la Grande-Bretagne.

Le Viêt est donc partisan d'une indépendance personnelle garantie par une certaine dépendance avec d'autres Etats. Le Viêt est, avant tout, patriote, qu'il soit communiste ou anti-communiste. Ho-chi-Minh et Ngô-dînh-Diem sont des hommes foncièrement Viêt.

De point de vue chrétien, nous sommes obéissants à l'Eglise romaine, surtout dans la classe des simples fidèles, mais dans la classe intellectuelle, nous admettons l'unanimité dans les dogmes de la Foi, mais avec diversité dans les sphères qui n'engagent pas le dogme.

Cela explique, en certaine manière, ma désaffection devant les entreprises envahissantes du Vatican pour imposer des points de liturgie de lois canoniques, en un mot, le nivellement de toutes particularités inhérentes à chaque civilisation, du reste, œuvre du Bon-Dieu qui se complait dans l'Unité et aussi dans la Diversité: Dieu est, lui-même, Unique et Trine. Chaque homme possède son visage propre. La diversité est l'ornement de l'Univers. Pourquoi imposer une seule manière de célébrer la Ste Messe-qui consiste uniquement, dans la consécration ? Et imposer cela, sous peine de suspense et même d'excommunication, n'est-ce pas un abus de pouvoir ? Un Paul de Tarse aurait été, actuellement, excommunié par un Pierre, parce qu'il avait sacré des évêques sans en référer à Pierre ?
Le Vatican invente des règlements pour étouffer n'importe quelle particularité soit liturgique, soit canonique des Eglises locales. Il veut l'uniformité partout, sans penser que les particulières liturgies des Eglises orientales dataient de l'Age apostolique, sans penser que chaque peuple possède ses caractéristiques aussi respectables que ceux de Rome. Voici quelques exemples : Pour le Romain, en signe de respect, on se lève; au Vietnam on s'agenouille. Le Romain étend ses bras en priant; le Vietnamien joint ses mains pour prier. Les Européens se serrent la main en signe d'amitié ou en guise de salut; les Asiatiques chinois, vietnamiens joignent leurs propres mains et inclinent la tête : l'inclination sera plus profonde suivant la respectabilité de celui qu'on salue.

La Sainte Messe consiste, essentiellement, dans la consécration des Espèces. Les autres parties, à la rigueur ou en cas de nécessité absolue, omises: c'est le cas des prêtres emprisonnés célébrant la Messe dans l'obscurité d'une cellule pour se communier et communier leurs co-détenus.

Jésus consacra, à la dernière Cène, selon la coutume juive pour la Pâque. Actuellement le prêtre consacre debout et incliné pour communier. Pourquoi, car on mange assis. Les Japonais mangent assis sur leurs talons; les hindous mangent assis à terre, la nourriture étendue sur des feuilles de bananier; les Chinois et les Viets mangent avec des baguettes. On pourrait, logiquement, être surpris de ce que Paul VI condamne ceux qui célèbrent d'une autre façon, par exemple, en suivant la liturgie de Saint Pie V. Il aurait pu, avec cette logique, condamner la Première Messe célébrée par Jésus...

Or, d'après Vatican II, on prône officiellement la diversité pour les incidents et l'unité seulement dans les choses essentielles. Des hiérarchies japonaises, indiennes sont encouragées dans l'adaptation de la Messe à leurs particularités nationales. Le "haro" est, uniquement sur la Messe de St Pie V!

Je me suis étendu sur ce cas particulier à cause non seulement de l'injustice de la condamnation, mais surtout à cause de l'ineptie de la mesure, d'autant qu'on n'ose pas appliquer la même interdiction, non seulement aux liturgies orientales, mais aussi aux liturgies milanaises de St-Ambroise, à la liturgie dominicaine, mozarabique et lyonnaise... Peut-être, en faisant cette respectueuse observation, ai-je été poussé, instinctivement, par cette manie d'indépendance des Viets ? Concluons cette parenthèse et étudions l'environnement qui décida de mon avenir.

Le premier cercle de cet environnement est la Famille, une famille de Viêt, de race, de religion catholique à la manière vietnamienne qui consiste à se débrouiller sans attendre une aide problématique des autres. C'est ainsi que l'Eglise vietnamienne survécut, quand la persécution des rois la priva des prêtres étrangers. Quelques-uns, réfugiés dans les forêts, soutenaient les chrétiens qui se considéraient, alors, comme privilégiés d'avoir pu approcher des sacrements une ou deux fois dans leur vie.

Les petites chrétientés (paroisses) vietnamiennes pointillaient le territoire Viêt depuis la porte d'Annam jusqu'à la pointe de Caman. En voici l'organisation imaginée pour survivre: on choisit alors les chrétiens âgés, connaissant mieux que les autres les dogmes de la Foi, appelés Catéchistes par les missionnaires, qui formaient l'état-major de la paroisse. Leur chef contrôlait les actions du groupe responsable de la survie et le progrès de la chrétienté, l'un était chargé de l'enseignement des enfants dans la Foi et les préparaient à la Communion (quand elle pouvait se faire). Un autre s'occupait de la visite des malades et leur préparation à la mort. Un autre préparait et dirigeait les chants, les prières, la lecture de l'Evangile et de l'Epître, dans les messes sans prêtre, comme nous le faisons pour la communion spirituelle.

Comment trouver l'argent nécessaire pour le culte, pour bâtir la petite chapelle en chaume, pour les voyages et l'accueil du missionnaire, pour nourrir les candidats au Sacerdoce lesquels étaient choisis dans le conseil de la Chrétienté le séminaire étant constitué par une jonque sur laquelle habitait l'unique professeur, le missionnaire qui enseignait, de nuit, un peu de Latin, suffisamment pour réciter les formules de la consécration et celles des sacrements ? le jour, les séminaristes se transformaient en pêcheurs pour nourrir la communauté.

Cette formation accomplie, on les expédiait à l'Etranger, soit au Siam, soit à Ponlo-Pinang, séminaire général des Missions Etrangère de Paris, pour y recevoir les Ordres. Voilà ce que fut la création des Prêtres séculiers indigènes dont les promoteurs furent les Viets, poussés par leur instinct d'indépendance, par leur manie de se débrouiller ???(incompréhensible) sans attendre une aide miraculeuse de l'Etranger.
Ainsi, l'organisation de la paroisse vietnamienne par des laïques privés de prêtre était ce que Rome appela "Action catholique", se glorifiant de l'avoir créé sous les Pontificats de Pie XI et Pie XII, alors qu'elle était connue et pratiquée par l'apostolat des Gentils entourés non seulement de prêtres, de diacres, d'évêques niais aussi de laïques, hommes et femmes, et cela 300 ans avant sa résurrection par les deux Papes Pie. Tout comme la création d'un clergé indigène.

Ces deux piliers de l'évangélisation, inventés par les Viets, sont un exemple de l'intelligence de ce peuple que le St -Siège a traité comme entité peu importante dans l'Eglise, jusqu'à ne lui concéder une hiérarchie officielle et un cardinal qu'après avoir octroyé ces distinctions à d'autres pays qui, du point de vue Foi, nombre du clergé et des martyrs indigènes, étaient dépassés-de loin- par le Vietnam catholique. Mais je fus quelque peu étonné lorsque le bon Pape Jean XXIII me demanda, alors que comme doyen je lui présentais dix hiérarchie du Vietnam : "Qu'est-ce que c'est ce Vietnam ? ". Et Jean XXIII était le vicaire de Celui qui déclarait, il y a 2000 ans : "Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent ".

Il ne faut donc pas être surpris de l'animosité de Paul VI contre notre famille et, particulièrement, contre ma personne allant jusqu'à m'imposer la démission de mon archevêché, avant l'âge fixé aux évêques pour leur retraite, et d'y nommer un de ses favoris enclin à la politique de "l'ouverture à l'Est". Lequel se vit, récemment, traiter comme persona non grata par ses anciens amis communistes quand il osa élever la voix contre les entraves mises par les communistes à l'assistance de la Messe dominicale en imposant aux catholiques des corvées publiques, à l'heure de la Messe. Et, pour lui faire sentir leur rupture, les communistes ne lui permirent pas d'assister au Synode de 1977 avec les trois autres archevêques vietnamiens.
Un autre archevêque vietnamien a été condamné par les communistes, mon neveu, l'archevêque F.X. Nguyên-vân-Thuân, coadjuteur de Saïgon. Il mène la vie d'un bagnard, dans un coin de la forêt du Sud, pour avoir aidé les réfugiés à s'installer au Sud alors qu'il avait été chargé du Secours Catholique par le St-Siège. Or, celui-ci proteste contre le Brésil, mais se tait dans le cas de mon neveu.
Nourri, dès ma naissance, dans cette atmosphère vietnamienne du catholicisme combatif, j'ai accepté sans rechigner d'adopter la prêtrise comme mon poste de combat en ce monde, n'importe quel poste, n'importe quelle mort. Je n'ai donc aucun droit à "rouspéter" si je suis, aujourd'hui, un archevêque, un ex-excommunié, autorisé à célébrer, chaque jour, la Ste Messe mais " illogiquement " non autorisé à entendre les confessions des réfugiés vietnamiens incapables de se confesser en Français.

Voilà l'environnement racial et religieux. Et voici l'atmosphère familiale dont la Providence m'a entouré.

Je suis un Ngô. Ngô est un des noms de famille au Vietnam. Je crois ne pas me tromper en affirmant que le nombre des noms de famille ne dépasse pas cent qui compte le plus de descendants est Nguyên, dont le rameau le plus fourni est la famille royale. Celui qui en compte le moins est le mien. D'après la légende, les Ngô sont les descendants de la première famille royale autochtone du Vietnam indépendant. Ceci explique peut-être, un peu notre patriotisme et notre attachement à notre terroir.
En dehors de la légende de notre extraction royale, aucun autre Ngô n'a percé dans l'histoire du Vietnam jusqu'à l'apparition de notre famille, apparition brillante, mais tragique.

Aucun Vietnamien n'oubliera jamais les noms de NGÔ-dinh-Khâ, mon père qui souffrit mille morts pour n'avoir pas voté, avec les autres dignitaires de la Cour, la déchéance de l'empereur Than-Thai, imposée illégalement par le représentant de la France en Annam (Vietnam central), le nom de notre aîné Ngo-dinh-Khôi, enseveli vivant avec son fils unique, pour avoir refusé d'être un ministre dans le premier ministère communiste, car il regardait comme incompatible : être catholique et, fonctionnaire communiste. Plutôt mourir que de se souiller. Enfin tous les Vietnamiens connaissent et respectent les noms de Ngo-dinh-Diêm, père de la République du Vietnam, et celui de Ngô-dinh-Nhu et de Ngô-dinh-Cân, collaborateurs du président, tous les trois tués par la C.I.A.

Deux Ngô ont échappé à cette tuerie organisée par l'ambassadeur Cabot Lodge, un franc-maçon : mon frère Ngô-dinh-Luyên, alors ambassadeur à Londres, sorti de l'Ecole Centrale des Ingénieurs (Paris), grâce à son éloignement du Vietnam, et moi-même, appelé à Rome pour participer au concile de Vatican II. Luyen a 13 enfants et Nhu 4. J'espère que malgré le dépaysement, puisque vivant en Europe, ils n'oublieront pas la tradition de notre famille : se dévouer totalement au service de Dieu et de la patrie. J'ouvre ici une courte parenthèse : que signifie ce mot "dinh" en sandwich entre NGÔ et le nom personnel comme Diêm, Thuc ? Ce mot désigne la branche de la famille, car il y a des NGÔ-dûc, des NGÔ sans "sandwich" comme le roi NGÔ-Guyên.

Mon Père NGÔ-dinh-Khâ, dont l'enfance et la carrière ont été déjà racontées dans "Doce me", mérite le souvenir comme l'homme qui, le premier, a travaillé à introduire l'étude du Français au Vietnam Central. Il l'a fait par patriotisme. A cette époque, les Français, pratiquement, gouvernaient l'Annam. Or, selon les conventions entre la France victorieuse et les empereurs du Vietnam vaincus, l'Annam devait "jouir" du statut du Protectorat et non pas subir celui de Colonie, sort de la riche Cochinchine où les habitants étaient "sujets" et non pas "citoyens" français. Mais l'Annam, pratiquement, était gouverné par le Résident de France qui imposait, comme ministres du roi, leurs domestiques qui parlaient wi "sabir" français appris quand ils servaient dans la cuisine de leurs patrons. Mon père, alors, conçut le projet d'enseigner "le vrai Français" d'abord aux lettrés vietnamiens et, ensuite, aux jeunes vietnamiens de souche royale. C'est alors qu'il fonda le Collège national en Vietnam: Quô-Hoo. Une aventure un peu folâtre : les pères "nobles", à sa demande, lui donnaient seulement les enfants de leurs concubines et il lui fallait "payer" ces élèves...Ceux -ci devinrent, plus tard, ministres...

Ainsi, les fils des concubines de dernière classe des rejetons royaux furent les "intellectuels de culture française" comme docteurs en médecine, dentistes, avocats, hauts fonctionnaires. Ce fut grâce à ces hommes, instruits par mon père, que mes frères, l'aîné NGO-dinh-Khôi et le futur Premier Président de la République du Sud-Vietnam furent protégés et gravirent les échelons du mandarinat avec facilité.

Mon père fut choisi pour être précepteur du jeune roi Thânh-Thâi et, plus tard, ministre de la Maison Impériale. Ces honneurs causèrent de terribles épreuves à mon père lorsque le Résident général de France au centre-Vietnam, Monsieur Levêque, dépassant les attributions contenues dans le traité franco-vietnamien, décida de détrôner Thânh-Thâi, sous prétexte de folie, car ce jeune roi, intelligent et actif, ne pouvant se contenter du seul privilège de nommer des génies tutélaires pour les villages, eut l'idée de "militariser" ses nombreuses concubines en leur enseignant les marches militaires et en les faisant manœuvrer avec des fusils en bois. Tout ceci se passait dans la Cité Interdite, donc loin des yeux du vulgaire.

Le Résident Levêque fit réunir illégalement les mandarins de la Cour et leur ordonna de voter, unanimement, pour la déposition du Souverain. Ces mandarins obéirent, servilement, à l'exception de mon père. Condamné à la dégradation de tous ses titres mandarinaux, mon père fut mis en prison et le Roi fut exilé à Madagascar. Le peuple vietnamien, devant cet abus de pouvoir et la lâcheté de la Cour, proclama que le seul opposant à la déposition du Roi était NGÔ-dinh-Khâ. Le bannissement de mon père ne fut levé qu'à la majorité de l'empereur Duy-tân, un des fils de Thânh-Thâi, qui restitua à mon père ses titres et ses droits à la pension de retraite.

Ici, je crois devoir relater comment le Résident de France choisit le nouveau Roi. Il fit aligner les nombreux rejetons mâles de Thânh-Thâi, leur enjoignit de faire une course à pied, promettant une récompense au vainqueur. Et celui qui arriva le dernier fut choisi comme Roi par le Résident qui estimait qu'il était le moins intelligent. En quoi il se trompait lourdement, car ce garçon était le futur Duy-tân, ennemi acharné de la France qui faillit chargé les français à l'aide des "volontaires" destinés à aller combattre en France. Or, ce complot faillit, grâce à mon frère NGÔ-dinh-Khôi.

Relâché de la prison, mon père après une longue maladie, dut penser à trouver le riz quotidien pour sa nombreuse famille, six garçons et trois filles. Mandarin d'une rigide honnêteté, la maladie engloutit ses pauvres épargnes. Il décida donc d'exploiter quelques arpents qu'il possédait dans le village d'Andin, non loin de Hué. Je vois encore mon père, accompagné d'un de ses fils ou d'une de ses filles, se rendre à pied chaussés d'une paire de sabots en bois fabriqués par lui-même, faire les six kilomètres menant à ses rizières, y surveiller le repiquage du riz, l'arrosage à l'aide d'une noria à pédales, puis la moisson. Quand il était fatigué, notre père s'arrêtait en chemin sous l'ombrage d'un taillis de bambous et, là, tout en fumant une cigarette qu'il roulait lui-même, il nous racontait des histoires intéressantes, tirées de la Bible ou des livres de prix donnés par les Frères des Ecoles chrétiennes. Car mon père était un conteur né, et c'était grâce à ce don qu'il gagnait de quoi fumer quand il était séminariste à Anninh et que ses camarades lui demandaient de raconter ou d'inventer une histoire. Il exigeait alors, en récompense, quelques cigarettes et charmait l'auditoire par les récits sortis de son imagination.

Nous vivions pauvrement, mais décemment. Je ne sais comment notre père réussit à nous donner une maison à un étage, chose rare en ces temps au Vietnam, entourée d'un grand jardin. Mon père, qui souffrait de rhumatisme aigu causé par le climat humide de Hué, avait ajouté au rez-de-chaussée un étage, pas très haut, et nous y faisait coucher, pour nous protéger de l'humidité, sur une natte étendue sur le plancher même. C'est ainsi que tous les garçons de la famille poussaient drus.

Le programme des jours de la semaine était toujours le même. Le matin, réveil à six heures au son de la cloche de la cathédrale de Phu-cam notre paroisse. Garçons et filles se précipitaient à la cuisine pour faire leurs ablutions puis prenaient l'habit, long jusqu'aux genoux (notre habit de cérémonie) et suivaient notre père à la Sainte Messe, tous agenouillée à ses côtés. Notre père assistait à la Messe les yeux fermés, les mains jointes, mais promptes à secouer les garçons s'ils se montraient distraits. Il s'approchait quotidiennement de la Sainte Table, accompagné de ceux de ses enfants ayant fait leur Première communion. Il ne manqua presque jamais la Messe quotidienne, même les jours de tempête et il nous inspira une dévotion profonde envers ce renouvellement du Sacrifice de la Croix en nous racontant souvent, une histoire qui me semble être une des légendes dorées, que voici : Un seigneur avait deux pages dont l'un était son favori. L'autre commit quelque faute que ce seigneur décréta encourir la mort. Cependant il imagina le faire mourir d'une manière clandestine. Dans ce dessein, il fit venir auprès de lui un homme dévoué à ses intérêts, qui possédait un four à chaix et lui ordonna d'y jeter, le lendemain, le page qui irait lui porter une missive, dès le matin. Et, le lendemain, il appela le page condamné, lui donna un pli avec ordre d'aller le remettre au chaufournier. Le page se hâta d'aller faire sa commission, mais, à mi-chemin, il entendit sonner la Messe dans la chapelle qui se trouvait sur son chemin et, se rappelant de la recommandation de ses parents de ne jamais manquer la Messe, il entra et assista dévotement au Saint-Sacrifice. Or, le seigneur, impatient de savoir si l'assassin avait exécuté son ordre, manda son page favori s'en enquérir et lorsque le bourreau vit venir le messager, il s'empara de lui et le jeta dans le four.

Après la Messe, nous rentrions pour le petit déjeuner préparé par notre mère : un bol de riz assaisonné de sel, puis, sac au dos, nous partions pour l'école. Le repas de midi était plus substantiel, mais simple : du riz à la place de pain, un potage ordinairement fait avec du poisson, la viande étant réservée pour dimanches et jours de fête, des légumes, de temps à autre un fruit comme dessert, fruit fourni par le jardin : ananas, prunes, caramboles. Le souper consistait en un seul plat, mais si la qualité et le nombre de mets faisaient souvent défaut, la quantité ne manquait jamais. Ma mère, une excellente cuisinière, faisait des merveilles pour nous nourrir et changer les menus. Mon père était rigide sur ce point : il fallait manger, indifféremment, tout ce qui était servi. Mon frère Diêm, qui ne pouvait souffrir le poisson, était forcé de le manger comme les autres malgré les vomissements qui le secouaient. Cette allergie au poisson, surtout au poisson salé, fut la cause de son abandon du noviciat des Frères des Ecoles chrétiennes, à grand regret, car le Frère-directeur du Noviciat déclara qu'il n'avait pas la vocation religieuse puisqu'il ne pouvait s'astreindre à la table commune. Le soir, à 8 heures, après le souper, filles et garçons, agenouillés, nous récitions les prières du Soir puis, étendus sur notre plancher, nous nous endormions bercés par les Pater et les Ave Maria récités par notre papa et notre maman...

Si notre père était toute droiture : une barre d'acier, notre mère était toute douceur, toute flexibilité, mais sans jamais la moindre concession au mal. Elle était la charité personnifiée, la modestie chrétienne même. Elle n'était pas, comme l'on dit, prêchi-prêcha, mais ses vertus étaient les plus convaincants discours sur la bonté du Christianisme. Notre famille eut nombre de domestiques, tous se sont convertis et sont restés de bons chrétiens.

La mère appartenait à une famille de petite bourgeoisie, originaire du Quang-ngâi, au-delà de Tourane, vers le Sud. Issue d'une nombreuse famille, deux garçons et trois filles, c'est elle qui tint le rôle de maîtresse de maison du vivant même de notre bonne aïeule et ce rôle lui fut dévolu à cause de son intelligence et surtout de sa douceur. Ses frères et soeurs la chérissaient. Le Père Allys, curé de notre paroisse de Phû-cam, la connaissait et quand mon père, veuf d'une première union, demanda à ce Père de lui indiquer une épouse, ce fut notre mère qui fut proposée par le curé. Son savoir-faire fit d'elle la digne épouse d'un Ministre de la Cour, la mère du Premier Président de la République du Sud-Vietnam.

Les vertus chrétiennes de nos parents furent le seul héritage laissé à nous, héritage infiniment plus précieux que titre de noblesse et valeurs pécuniaires, car il nous procure la possession du Ciel "haeredes Dei et coheredes Christi".

Les dernières années de notre mère furent visitées par une maladie qui lui laissa sa perspicacité d'esprit, mais lui enleva le mouvement de ses membres inférieurs. Obligée, durant une dizaine d'années, à végéter sur un lit, elle eut tout le loisir de se préparer à la mort. J'étais, à cette époque, devenu l'Evêque de Hué, donc l'évêque de ma mère. J'eus le privilège de lui donner la sainte communion tous les matins, vers 7 heures. Elle mourut à Saïgon, dans la demeure de ma soeur, mère de l'Archevêque-coadjuteur de Saïgon. Ma mère ne connut pas l'assassinat de mes frères. Elle partit vers le ciel, lm matin après avoir fait, comme d'ordinaire, la Sainte-communion, d'une hémorragie du cerveau, âgée de plus de 96 ans. Ses funérailles attirèrent des foules de sympathisants.

Avec mes frères et soeurs, nous vivions dans cette atmosphère de "Nazareth", c'est-à-dire de "Foi", dans une médiocrité "aurea". L'aîné était Ngi-dinh-Khôi qui devint plus tard gouverneur de la très importante province de Quang-nam, limitrophe de Danang que les Français appelaient Tourane. Province de révolutionnaires et de grands Lettrés; le premier ministre de la République Socialo-communiste du Nord: Phamvân Dong est originaire du quang-nam comme l'était le grand poète patriote.

Mon aîné était séparé de moi par ma sœur Ngô-thi-Giao et deux garçons morts en bas-âge : Triae et Quynh, ce qui explique le peu de relations entre nous, surtout qu'adolescent j'avais de très rares rencontres avec mon aîné, étant séminariste et, plus tard, étudiant à Rome tandis que mon aîné parcourait les divers échelons du mandarinat depuis le neuvième degré jusqu'au premier comme Gouverneur de Province. Cette course aux honneurs s'effectuait hors de Hué, car la Tradition interdisait à un mandarin d'être administrateur de sa province natale.

Après mon retour au Vietnam et mon ordination sacerdotale, nos relations devinrent plus fréquentes. Je commençais à estimer mon aîné qui, d'après la coutume vietnamienne est devenu notre second père, s'occupant de notre mère et de ses sœurs et petits frères. Physiquement, c'était un très bel homme, élancé; il était respecté et considéré comme un prince. Marié à une fille du duc de Phuôc-môn, président du conseil des ministres pendant de longues armées, l'homme politique le plus marquant sous le règne des derniers empereurs d'Annam, mon frère gravit les échelons du mandarinat par son propre mérite et, favorisé par les mandarins, anciens élèves de mon père, sans rien devoir à son beau-père qui se gardait bien de le protéger, car Nguyên-hûn-baî, duc de Phûoe-mon, ancien élève de mon père et protégé par lui au début de sa carrière, ne s'occupait que de soi-même. C'est pour cela qu'il s'éteignit solitaire, assisté de moi, son filleul, et conduit par moi au tombeau, moi qui n'avais jamais reçu de mon parrain la moindre sapèque.

La carrière mandarinale de mon aîné s'acheva par une disgrâce. Le gouverneur général d'alors, Monsieur Pasquier, si je ne me trompe pas, a été fâché contre le Gouverneur du Quangnam qui ne se présentait pas à la station proche du chef-lieu pour lui présenter ses respects (mon frère n'avait pas été averti du passage du train du Gouverneur général). Il se retira dignement, sans récrimination, dans notre village de Phûcam, à deux pas de notre maison de famille 11 termina sa carrière comme un "chrétien", enseveli "vivant avec son fils unique" pour avoir refusé de collaborer avec les communistes athées qui lui avaient offert une place dans le conseil des ministres.

Ma soeur aînée, Ngô-thi-Giao, mariée à Monsieur Trûong-dînh-Tung,était une femme d'un caractère très gai, aimant la plaisanterie, les taquineries innocentes. Cet extérieur cachait une profonde charité. C'est pourquoi Dieu l'a faite mère de quatre religieuses, trois sœurs de la Charité de St-Paul et une amante-missionnaire de la Croix. Ces quatre religieuses étaient de vraies religieuses, estimées des Évêques missionnaires qui les avaient comme collaboratrices, femmes énergiques et héroïques bravant les fatigues et la mort pour obéir aux Evêques. Mgr Seitz, évêque de Kontum pourrait porter témoignage de l'éloge que je viens de faire à l'encontre de deux de mes nièces qui l'ont efficacement appuyé dans le siège de Kontum par les Rouges. La cadette de mes nièces religieuses mourut en odeur de sainteté en France et repose avec ses soeurs en religion dans la crypte leur appartenant au Grand-cimetière de Nice.

Ma sœur mourut de la tuberculose contractée en soignant mon beau-frère souffrant de cette maladie. C'est certainement grâce à elle que son mari mourut en bon chrétien. Dieu seul connaît ses actes de charité, qu'elle cachait soigneusement, actes de charité qui lui coûtaient cher parce qu'elle était veuve et qu'elle n'était pas riche avec de nombreuses bouches à nourrir.

Entre moi et mon frère Ngô-dinh-Diêm, le futur Président de la République du Sud-Vietnam, était intercalé un petit frère mort en bas âge. Il était peut-être celui que je connaissais le mieux quoique pas très intimement à cause de mon état de séminariste et de ses charges de mandarin.

Mon frère Diem était unique comme chrétien et comme autodidacte. N'étant pas son confesseur, je ne pouvais pas porter un jugement sur Sa Sainteté appuyé sur la confession sacramentelle, mais, du dehors, je n'ai jamais aperçu dans sa conduite quelque chose contraire à la loi de Dieu. Certes, il avait ses petits défauts, de petits travers; il avait beaucoup d'efforts à faire pour dompter ses colères, lui qui accomplissait ses devoirs d'état à l'instar du plus austère moine, à la vue de la négligence des fonctionnaires sous ses ordres. La vertu qui éclatait chez lui c'était la chasteté, jamais un mot, un regard déplacé, jamais ses yeux ne tombaient sur un roman douteux. Il se contentait des livres de la Bonne Presse. Son temps libre était consacré à s'instruire. Autodidacte, il n'avait eu des études régulières que pendant quelques années chez les Frères des Ecoles Chrétiennes, études couronnées par le diplôme complémentaire acquis avec "maxima cum lande" et félicitations du jury, à l'âge de seize ans et tremblant de fièvre pendant l'examen.

Il possédait les caractères chinois et pouvait correspondre par l'écriture chinoise avec les Chinois et les Japonais. Il exagérait, peut-être, quand il désirait se faire comprendre, quoiqu'il connût toutes les nuances de la langue française. Excès de zèle. Excès pour la perfection. Son grand lit de camp était environné d'une palissade de livres de tous genres, mais toujours sérieux. Encore petit écolier, il avait une chandelle à côté de son lit, lui-même se levait de bon matin, allumait sa chandelle et, dans la nuit, commençait à étudier ses leçons, à faire ses devoirs. Il était toujours le premier et premier en tous genres. Il fallait un homme pour ramener à la maison sa moisson de couronnes de laurier et ses gros livres de prix, après chaque fin d'année scolaire.

Je ne l'ai jamais vu perdre son temps. Quand il devint haut-mandarin, avec un traitement meilleur, ses passe-temps furent la photographie, et la chasse, mais jamais ses innocentes distractions n'empiétèrent sur ses heures de travail pour le peuple et l'Etat.

Séminariste, je rentrais chez moi pour les deux mois d'été et me trouvais en famille, avec papa, maman, mes frères et petites soeurs. Mon frère aîné était petit-mandarin hors de Hué, ma soeur aînée ne mangeait pas avec nous, mais dans la cuisine où elle nous préparait les repas.

Pendant ces vacances, mon frère Diêm, alors qu'il n'était pas encore mandarin, s'amusait à obliger mes deux petites soeurs et mes deux petits frères "à jouer à la guerre". D'abord, il leur dessinait sur les lèvres des moustaches avec un bouchon de liège calciné et les fusils étaient faits du noyau central des grandes feuilles de bananier. C'était d'un comique! mais Diêm faisait tout sérieusement et conduisait cette armée, composée de deux petits soldats et de deux petites soldates, en martelant le sol de leurs pieds nus : Un-deux, Un-deux. Gare au soldat distrait, un coup de sabre sur le derrière le rappelait à l'ordre. Tantôt Diêm occupait ses frères et soeurs à faire un petit jardin.

Le soir, après le souper, nous étions réunis, tous les enfants agenouillés sur une estrade, à chantonner nos prières du soir. Diêm se promenait autour de l'estrade et gare à celui ou celle qui était distrait ou dodelinait la tête, accablé par le sommeil. Les prières finies, les garçons couchaient sur l'estrade, les filles allaient coucher avec leur grande soeur dans la maison du milieu. Car notre habitation se composait de trois bâtiments principaux, le bâtiment du milieu, maison vietnamienne où couchaient les femmes. L'aile droite était une maison à étage, occupé en bas par notre père et en haut par Diêm et par moi. L'aile gauche comportait le grenier à riz et la cuisine où couchaient les domestiques. Plus loin, se trouvait la porcherie et à la suite les meules de foin. Nous avions un très grand jardin planté d'aréquiers, de figuiers, de caramboliers, de pruniers. Grâce à ce très grand jardin, nous n'allions pas nous amuser dans la rue ou chez les autres. Nous ne sortions que pour la messe quotidienne et pour aller à l'école, les filles pour se rendre au marché.

Ce que je viens de raconter sur mon frère Diêm pourrait induire le lecteur à croire que mon frère était toujours sérieux. Loin de là, Diêm était parmi nous celui qui était le plus sensible au travers des autres. Il était aussi très habile à imiter la démarche, la voix des gens, ce qui excitait le rire. Notre mère, si charitable, ne pouvait s'empêcher de rire, ou plutôt de sourire, quand Diêm, un bâton à la main, tout courbé, marchait et singeait son parrain, le médecin Thuyên et imitait sa manière de parler. Il était alors d'un comique achevé. En cela, il était un authentique vietnamien qui, comme le Français, est né moqueur, mais innocent moqueur, habile à observer les travers des autres et à les imiter.

L'enfant qui suivit Diêm était ma petite soeur Hiëp. C'était la plus douce de la famille. La plus dévouée, la plus patiente aussi; elle était belle comme une madone. Tout le monde l'aimait. C'est elle qui déchargeait notre mère en s'occupant des derniers-nés, Cân et Luyên. Elle les portait, leur donnait la becquée, les berçait dans le berceau en osier qui avait servi à tous les petits Ngô-dinh. Ce berceau était suspendu par une longue corde au plafond en bois de la maison du milieu. Du berceau, l'enfant pouvait apercevoir une grande image représentant le Père Eternel, cloué sur la cloison qui délimitait la petite chambre de notre mère, petite chambre qui avait vu la naissance de tous les petits Ngô. Là se trouvait aussi l'armoire contenant des confitures de toutes sortes, faites par Maman, ainsi que le vin fait avec des mûres sauvages, fruits que tous les ans nous offraient les gens de notre village natal au Quâng-Binh, province au Nord de Hué dont cette ville est séparée par la province de Quang-tri.

Ici, je dois m'arrêter un moment pour expliquer une tradition sui-generis du Vietnam.

Mes frères et soeurs, comme moi-même, tous sommes nés à Hué, qui est la capitale mystique de l'Annam et le chef-lieu de la petite province de Thûa-Thiên, mais nous sommes tous citoyens du village de Dai-phong où avaient vécu nos ancêtres venus du Nord, c'est-à-dire du Than-hûa et du Tonkin. A Dai-phong se trouvent leurs tombeaux. A la grande Maison communale se trouvaient les registres contenant le nom de tous les mâles inscrits du village. A la maison communale, qui est aussi le temple, se trouvent les tablettes des génies protecteurs du village, protecteurs que l'Empereur octroyait à chaque village. Ces protecteurs, analogues aux Saints, protecteurs des villes en pays de chrétienté, sont choisis parmi les héros vietnamiens, généraux ou grands Lettrés, grands mandarins. A la maison commune se réunissait le Conseil du village. Cette maison de Dai-phong était connue par ses colonnes énormes et très hautes.

Naguère, avant que le centre du Vietnam fût bien peuplé, des pionniers sous la conduite d'un leader quittaient leur village d'origine pour essaimer ailleurs où se trouvaient espace et terres fertiles. Arrivés à l'endroit qui présentait ces avantages, on faisait le partage de la terre, partage égal au nombre de pionniers. Le leader recevait une part plus ample pour compenser ses dépenses et son initiative. Chaque pionnier partageait son lot entre ses fils et ainsi de suite jusqu'à ce que les lots ne suffisant plus à nourrir leurs propriétaires, alors, comme font les abeilles, un essaim se détachait de la ruche mère et allait ailleurs fonder un autre village. Tout ceci explique les relations entre les villageois et les originaires du village habitant ailleurs. A l'instar de notre père qui quitta Dai-phong pour se fixer à Hué mais conservait toujours son lot de rizière à Dai-phong.

Il en consacrait les revenus pour soutenir l'école catholique du village et pour l'entretien des tombeaux de nos ancêtres. Notre village se trouve dans le territoire qu'on appelait Les deux Sous-préfectures, en vietnamien : Hai huyên, célèbres pour la fertilité de ses rizières. La province de Quanh-binh était renommée pour avoir fourni à la Patrie de grands citoyens, grâce à la profondeur de ses fleuves et la hauteur de ses montagnes.

Cette parenthèse sur une originalité du système communal vietnamien fermée, je reviens sur les membres de ma famille.

Après ma soeur, la douce Hiêp, venait son opposée, ma soeur Hoâng. Opposée au point de vue caractère, mais s'aimant beaucoup. De petite taille, mais bien proportionnée, d'une vive intelligence, très pratique, c'est la seule, parmi nous, à se constituer une belle fortune. Elle eut, comme mari, un garçon appartenant à une famille de notables de notre paroisse, le même d'où est sorti le mari de Hiêp. Il s'appelait Lê. Il était entrepreneur, comme son père. Energique, il gagnait de l'argent, mais mourut relativement jeune de tuberculose, laissant ma soeur Hoang avec une petite fille, mariée plus tard, à M. Trâng-trung-dung, licencié en Droit, l'un des ministres de mon frère Diêm. Ma soeur Hoâng„ à l'étonnement de tous, devint aussi "entrepreneur" et réussit. Elle mourut après avoir vu sa fille mariée et mère d'une petite fille. J'ai assisté à ses derniers instants. Elle fut courageuse jusqu'à la fin.

Mon frère Cân est le seul, parmi mes frères, à ne posséder aucune peau d'âne. Cela était dû à sa santé branlante, dès l'enfance. Mais il représentait l'élément paysan parmi nous, presque tous intellectuels et mandarins. Le paysan vietnamien était, comme le paysan français, madré, pratique, terre à terre. Cân parlait leur langage et savait se faire comprendre d'eux. Ce fut Cân qui organisa le parti politique puissant qui appuya la politique de mes frères Diêm et Nhu. Il réussit à réunir des fonds considérables, nécessaires pour toute organisation politique, par le commerce de la cannelle. Cân, sans aucun mandat politique, ne parlant pas couramment le français, réussit à devenir le gouverneur occulte du Centre Vietnam.

Il n'est jamais sorti du pays. Il venait, rarement à Saïgon. Il ne connaît pas le Tonkin, mais il possédait des bateaux et maniait des millions de piastres. C'était une puissance.      Les gouverneurs officiels du Centre-Vietnam le consultaient sur l'administration du pays. Sa fin fut tragique, mais héroïque, en digne descendant des Ngô.

Après l'assassinat de mes frères Diêm et Nhu par les soudards payés par les Américains, Cân disparut de la circulation. H fut découvert par un stratagème du consul américain à Hué, un catholique. Sachant que Cân était très ami des Pères Rédemptoristes canadiens de Hué-Cân avait donné des millions aux Pères Rédemptoristes pour la construction de leur belle église de Hué-ce consul prit contact avec le Supérieur du couvent et lui dit:
-Je ne sais pas pourquoi M. Cân se cache. Nous n'avons rien contre lui. Si vous connaissez sa cachette, dites-lui qu'un avion américain sera à sa disposition pour se rendre à Rome rejoindre son frère l'Archevêque.

Le Père Supérieur consulta ses confrères et prit contact avec Cân.Cân consentit et exigea du Consul américain un document en trois langues : français, anglais et vietnamien, assurant aux PP. Rédemptoristes et à mon frère que le Gouvernement américain amènerait mon frère à Rome pour me rejoindre. Mais, le jour convenu, un avion américain descendit à l'aéroport de Phû-Bâi, près de Hué, prit mon frère à bord, piqua sur saïgon et atterrit à l'aéroport Tân-son-Nhûit à Saïgon pour remettre mon frère aux généraux rebelles, assassins de mes frères. Voilà la sale politique américaine, le vrai visage de la CIA-per fas et nefas.


On mit mon frère au cachot, gardé dans une cage jour et nuit. On lui fit un procès politique. On le condamna à être fusillé. Tout cela a pu être fait par une permission de la Providence de Dieu. Cân, il faut le dire, était au point de vue religieux le moins catholique parmi nous. Il remplissait son devoir pascal, ne s'endormait qu'après avoir dit son chapelet, assistait tous les dimanches et fêtes à la Sainte Messe, était charitable, mais il n'était pas fervent et se limitait à la seule Communion pascale. Dieu toléra le guet-apens dressé contre lui par les Américains et permit le procès inique contre lui afin qu'il put mourir en chrétien.

Partie 2